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Tous les cours sont remplis d'une volupté pure , Et c'est qu'on entend le cri de la nature.

Non que je veuille ici , déclamateur pervers, Sacrifiant les mæurs à l'amour des beaux vers, Du théâtre en tout point excuser la licence; Plus d'une comédie alarmc l'innocence; L'hymen, saint par nos lois, par nos meurs profané, Aux affronts des tréteaux est trop abandonné. Melpomene, aux romans immolant trop l'histoire, Des héros quelquefois effemine la gloire. Le vice à l'Opéra prend d'aimables couleurs, Et la corruption s'y cache sous des fleurs : Mais qu’un pareil abus est facile à détruire! Que Thalie et ses sœurs pourraient mieux nous instruire, Si de leurs jeux brillans on avait retranché Ce dont un bon esprit doit être effarouché! Nos chefs-d'æuvres ont peu de ces taches légères. Les muses, parmi nous au cynisme étrangères, Ont rarement de Londre imité les excès : Tout ce qui n'est pas pur n'est pas du goût français. Mais ce n'est point assez : des magistrats suprêmes Au théâtre des Grecs daignaient veiller eux-mêmes; Les arts étaient par eux guidés et soutenus. Eh! qu'ont-ils dans Paris? L'intendant des Menus. De la chambre du roi se disant gentilhomme, Un fat croit remplacer les édiles de Rome; Des coulisses un an il est le souverain. Cependant les auteurs sont en proie à Marin. (*)

(*) Censeur de la police.

Est-ce avec ce mépris et cette indifférence
Qu'on doit traiter un art dont s'honore la France ?
Que dis-je? un art si noble a trouvé des jaloux.
Un affreux préjugé le flétrit parmi nous.
Sur la scène un acteur est l'écho du génie;
Tout Paris l'applaudit; Rome l'excommunie,
Et même après leur mort une aveugle fureur
Persécute Molière, outrage Lecouvreur.
Ah! quand s'éteindront-ils ces préjugés funestes?
Quand, de la barbarie extirpant tous les restes,
Pourrons-nous voir nos lois, par un essor nouveau,
De la raison publique atteindre le niveau ?
Que la France, en fous points émule de l’Attique,
Fasse un jour du théâtre un ressort politique;
Que les arts à leur but soient enfin ramenés;
Apollon n'aura plus de traits empoisonnés,
Et la scène, en un mot, cessant d'être avilie,
Sera digne des chants d'Esther et d’Athalie.

Mais, dit-on, des dévots le courroux ombrageux N'a pas

seul condamné le théâtre et ses jeux; L'éloquent Genévois, ce sage qu'on révère, Plus que les dévots même en ce point fut sévère: Contre un juge pareil qui pourrait décider ?

Le poids d'un si grand nom doit peu m'intimider. Rousseau ne voulait pas que sa patrie austère Pût se désennuyer aux pièces de Voltaire, Et ses républicains, afin de s'en passer, Devaient tirer au blanc , s'enivrer , ou danser.

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Chaque peuple a son goût, son spectacle et ses fêtes:
Les Romains dans le cirque aimaient à voir des bêtes;
Londre admire ses coqs, et Madrid ses taureaux;
Le théâtre à Paris a des jeux plus moraux.
Oui, les Athéniens ont été nos modèles ;
Soyons sans honte ici leurs disciples fidèles.
Euripide et Sophocle, et Ménandre autrefois,
De cet art enchanteur ont inventé les lois. .
Rome ne put aux Grecs opposer que Térence.
Nous fûmes plus heureux: nous vîmes naître en France
Et Corneille et Racine, et Molière et Regnard; is
Voltaire eut après eux la palme de son art;.
Et la langue du Cid, celle du Misantrope ;
Sur la scène devint la langue de l'Europe.
Partout on en convient; un plaisir plus réglé
Ne saurait être offert au public assemblé.
Le théâtre est des mœurs l'école aimable et sûre:
C'est là que nos travers reçoivent leur censure;
C'est là que des héros revivent les grands cæurs;
C'est là

que

l'on se plaît à répandre des pleurs, Doux tribut qu'on accorde à l'humanité sainte.

O temple des beaux arts ! ô respectable enceinte
Où tous les citoyens, dans un noble loisir ,
Vont trouver la morale en cherchant le plaisir,
Tu
peux

des préjugés affronter l'anathême;
D'un misantrope amer tu démens le système;
Dans ton sein la raison, si rebutante ailleurs,
Divertit les humains pour les rendre meilleurs.
Tome IV.

7

Le cæur, par des sermons difficile à conduire,
Est aisément gagné quand on sait le séduire.
Plaire pour corriger est un art innocent:
Quels prodiges sont nés de ce charme puissant!
Montesquieu nous l'atteste, et son exemple illustre
Au pouvoir de Thalie ajoute un nouveau lustre.
Il était jeune encor quand Esope à la Cour
Fit briller à ses yeux l'honneur dans son vrai jour.
Il aima la vertu , qu'il voyait applaudie.
Son sort fut décidé par une comédie,
Et cet art, que Rousseau du monde aurait exclus,
Valut peut-être au monde un grand homme de plus.
Mais

que

fais-je ? est-ce à moi de réfuter un sage ? J'oubliais que ce soir le Devin du Village D'une fête brillante appelle le concours : Legros doit y chanter ; voilà l'heure, j'y cours.

Par François (de Neufchâteau.)

(*) Montesquieu nous apprend, dans ses Réflexions posthumes, que la première idée de vivre en honuête homme lui fut fortement inspirée par le plaisir qu'il eut à voir représenter la pièce D'ESOPE A LA COUR (comédie de Boursault, qu'on donne aujourd'hui rarement, et que cette anecdote. devrait faire revivre.}

A MON FILS.

Nul n'a vu tous ses jours files d'or et de soie ;
Aux dégoûts, aux chagrins l'univers est en proie:
On passe en un inoment de la joie aux douleurs,
Le matin dans les ris, et le soir dans les pleurs.
Tu connais le destin des jumeaux de la fable:
Ce couple, tour à tour heureux et misérable,
Après avoir foulé l'olympe radieux,
Et goûté le nectar à la table des dieux,
Victime d'une loi rigoureuse et fatale,
Descendait tristement sur la rive infernale:
Emblême ingénieux, dont le sens est trop clair!
Le ciel c'est le plaisir, la peine c'est l'enfer.
Crains d'un lâche repos la fatigue accablante,
Préfère à la mollesse une vie agissante.
A trente ans tu diras, des plaisirs détrompé :
L'homme le plus heureux c'est le plus occupé.

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