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Tout travaille et se meut dans la pature entière;
Le plus petit insecte agit dans la poussière.
Vois cette eau qui croupit; l'air en est empesté.
Admire la fraîcheur et la limpidité
De cette onde qui court, par des routes fleuries,
Féconder nos vergers, embaumer nos prairies.
Le tems est un éclair pour le mortel actif;
Le tems avec lourdeur pèse sur l'homme oisif;
Mais quel que soit l'état où ton penchant t'appelle ,
Que la probité soit ta compagne éternelle:
La réputation est aisée à flétrir;
C'est un cristal poli qu'un souffle peut ternir.
Le desir de l'honneur à tel point nous anime,
Qu'on veut être estimé de ceux qu'on mésestime.
On peut tout immoler, tout souffrir à ce prix :
On pardonne à la haine , et jamais au mépris.
Le monde est une mer qu'agitent mille orages:
J'ai connu des écueils par mes propres naufrages;
Pilote mal-adroit, mais par ma faute instruit,
Je veux te voir au moins en recueillir le fruit.
Tout mon cæur sur les flots suit ta nacelle errante:
Un souffle du zephyr me glace d'épouvante;
Je crois ouïr gronder l'aquilon furieux :
J'implore en ta faveur et les vents et les dieux.
Va, j'empêcherai bien qu'un calcul parricide,
Que souvent forme un fils barbarement avide,
Te fassé supputer le terme de mes jours:
J'en sais un sûr moyen; c'est de t'aimer toujours.

Ton père à ton amour, à ta reconnaissance
A des droits plus sacrés que ceux de ta naissance,
Et, prévenant sans cesse ou comblant tes souhaits,
Il veut régner sur toi par le droit des bienfaits.
Sans être misantrope aime la solitude,
Fais-y du cœur hum ain la difficile étude:
Que la Rochefoucault, la Bruyère, Charron
T'apprennent à sonder cet abyme profond;
Qu'ils soient dans tous les tems tes oracles, tes guides :
Ces amis-là, mon fils, ne sont jamais perfides.
L'homme bien rarement se montre tel qu'il est :
En public il est vu sous le jour qui lui plaît;
Il donne à ses défauts d'élégantes surfaces,
A la difformité l'apparence des graces;
Dans ses déguisemens l'amour-propre est subtil:
Celui qui n'a qu'un cil se montre de profil.
Au choix de tes amis sois donc lent et sévère;
Examine long-tems; la méprise est amère.
Fuis les excès : l'avare est le bourreau de soi;
Le prodigue est esclave, et l'économe est roi:
Sans soucis, sans terreur il voit le jour renaître;
Lui seul est bienfaisant, et lui seul il peut l'être.
Sous un vil intérêt ne sois point abattu :
L'argent le cède à l'or, et l'or à la vertu.
Souvent de l'équité la borne est un peu juste:
Qui n'est pas généreux est tout près d'être injuste.
D'homme adroit et rusé méprise le renom:
Tout honnête bomine est franc; qui dit fin dit fripon.

Que le destin te soit ou propice ou sévère,
De quelque infortuné soulage la misère;
Tu le pourras, mon fils. Si tu naquis sans biens,
Apprends l'art d'être utile avec peu de

nioyens.
Hélas! ce malheureux qu'on fuit, qu’on appréhende,
Plaignons-le; c'est souvent tout ce qu'il nous demande.
D'une oreille attentive écoute ses revers;
Il aime à raconter les maux qu'il a soufferts.
Si ton cæur ne palpite au récit de ses peines,
Puisse ton sang bientôt se tarir dans tes veines!
Ce souhait est celui d'une ardente amitie:
Il vaut mieux n'être pas que d'être sans pitié;
Rien ne doit l'étouffer dans une ame sensible.
C'est une vérité peut-être, et bien horrible,
Que l'homme en général naquit fourbe et pervers.
L'intérêt est le dieu qui régit l'univers;
Je le sais: mais le tien te prescrit l'indulgence,
L'humanité, l'oubli, le pardon de l'offense.
Qu’un orgueil dangereux n'aille point t'abuser;
Il n'est point d'ennemis qu'on doive mépriser:
Le plus faible souvent suffit pour nous détruire:
Un sot même a toujours assez d'esprit pour nuire.
En consacrant tes jours à de nobles travaux
Tu peux, sans les heurter , dépasser tes rivaux.
Sois hardi dans tes væux : ce n'est pas au vulgaire,
C'est aux esprits bien faits qu'il faut tâcher de plaire.
De ceux qui ne sont plus on vante les talens:
On n'aime pas les morts, mais on hait les vivans.

Si le ciel t'a doué d'un rayon de génie,
Un jour tu sentiras l'aiguillon de l'envie:
Au mérite , aux succès toujours son fiel se joint:
Travaille à l'exciter , mais ne l'irrite point.
Si tu veux désarmer sa vengeance funeste,
Oppose à sa furie un air humble et modeste :
Ainsi que la pudeur de son doux incarnat,
Colorant une belle , augmente son éclat,
La modestie ajoute au talent qu'on renomme,
Le pare et l'embellit : c'est la pudeur de l'homme.
La modestie enchante, et l'amour-propre aigrit:
C'est par le cœur qu'on plaît, bien plus que par l'esprit.

Par Royou.

A M, LEGOUVÉ.

SUR L'UTILITÉ DE LA CRITIQUE.

Oui, Legouvé, s'il veut par des succès constans
Désespérer l'envie et triompher du tems,
Il faut qu’un sage auteur reçoive sans murmure
Les utiles conseils d'une austère censure.

Eh! qui peut, s'enivrant d'un espoir trop flatteur,
Du Pinde , sans trembler , mesurer la hauteur ?
D'un laurier immortel sa cime en vain se pare;
Y prétendre est commun, et le cueillir est rare.
Tel on voit, loin du hut où mène un long chemin,
Pour diriger son œil et son pas incertain ,
Le voyageur prudent interroger un guide;
Tel, pour régler l'essor de son esprit timide,
Le modeste écrivain, poète ou prosateur,
Doit parmi ses rivaux se choisir un censeur.

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