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Les sujets propres à l'épitre sont d'une étendue qui n'a point de bornes : on peut prendre dans la même pièce différens tons; mais les nuances en doivent être fondues soigneusement. Ainsi Boileau, après avoir peint en vers épiques le passage du Rhin, reprend avec flexibilité le langage simple et familier de Pépitre.

Voltaire est le seul, après Boileau, qui ait excellé à mêler les idées badines aux idées nobles et profondes. On serait peutêtre en droit de lui reprocher un trop grand abandon , qui devient quelquefois prosaique.

On ne cite guère chez les anciens que les épîtres d'Horace : elles offrent un continuel mélange d’enjouement et de philosophie. Le talent d'Horace s'y montre dans toute son étendue: il emprunte sa force de sa souplesse;

et s'il ne s'élève pas toujours au style noble et soutenu de ses odes , il en dédommage par la justesse de ses idées et l'aimable familiarité de son style. Son Art Poétique n'est qu'une építre didactique adressée aux Pisons. C'est dans cette épitre que Boileau a recueilli les fondemens de l'Art Poétique français, le plus beau monument de sa gloire.

Il était réservé à celui qui s'était si heureusement emparé des excellens préceptes , de la concision forte et rapide du poète latin, de faire également passer dans notre langue, non pas le fond, mais la forme des épîtres d'Horace. Boileau possède surtout l'art d'embellir ce qu'il touche, et de s'approprier les beautés qu'il imite. Il célèbre Louis XIV, comme Horace célébrait Auguste; mais il sait présenter ses éloges avec plus d'adresse. Il suffit de citer ces vers si connus, et où la louange est offerte d'une manière si délicate: Grand roi, cesse de vaincre, ou je cesse d'écrire.

Et dans ce tems guerrier, si fécond en Achilles,
Croit que l'on fait des vers comme l'on prend des villes.

Les épîtres à M. de Seignelay sur le Vrai, et à M. de Lamoignon sur le Bonheur champétre, serviront de tout tems de modèles à ceux qui écriront dans ce genre.

Si nous remontons au berceau de notre littérature, nous trouverons difficilement à citer des épitres où le sérieux ne soit voisin de l'ennui, et le badin du burlesque. A une époque plus rapprochée nous n'oserons encore citer les épitres de J.-B. Rousseau; le célèbre lyrique y disparait tout entier : on y cherche vainement le nombre et l'harmonie de ses odes, le tour piquant de ses épigrammes; on ne trouve que des métaphores incohérentes et forcées, de bizarres accouplemens de mots, et la dureté d'un style prétendu marotique, mais qui n'a de Marot

que le nom. Si Jean-Baptiste n'eût fait que ses épîtres, il est douteux qu'on l'eût jamais appelé le grand Rousseau.

L'épître peut louer ou blâmer, raconter ou décrire, instruire ou toucher. Elle commence et se termine sans apprêt : son nom seul désigne sa simplicité. L'épître n'est

qu'une lettre en vers, dont le style doit être plus soutenu que celui de la prose, même la plus soignée, et qui est susceptible de se monter au degré d'élévation du sujet que l'on traite.

Il semble que, depuis Boileau et Voltaire, on ait pris à tâche de donner presque toujours à l'épitre morale le ton du poème, et de lui défendre le mélange du genre noble et du genre

familier. On doit sans doute éviter les disparates choquans; mais s'interdire le changement de ton c'est priver l'épitre de deux grands avantages, la variété et le mouvement. En outre, il est impossible que cette continuelle tension de style ne devienne à la longue monotone et fatiguante, tandis que les contrastes, loin d'affaiblir les morceaux d'un style élevé, ne servent qu'à les rehausser, et à leur donner plus d'éclat.

On ne saurait trop observer, dans toutes les classes de poésies qui peuvent l'adinettre, ce sage précepte du législateur de notre Parnasse : Passer du grave au doux, du plaisant au sévère."

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