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Lundi, 23 septembre 18:4.

JOURNAL

DU

MARQUIS DE DANGEAU“)

Dangeau est un nom depuis longtemps en circulation, un de ces personnages à qui on ne demande plus: Qui êtes-vous ? La noblesse, Dangeau, n'est pas une chimère, nous en a laissé l'idée dès l'enfance. Si Boileau avait voulu faire une épigramme, il n'aurait pas choisi autrement son texte; mais, quand Boileau écrivit cette satire ou ce lieu commun sur la Noblesse, il était jeune, il avait besoin d'appui et de protection en cour: Dangeau s'offrait, brillant, fastueux, obligeant, bon prince, aimant les lettres, faisant de mauvais vers et goûtant les bons; Boileau le prit sur l'étiquette et le caressa même par son faible; il le traita tout net de grand seigneur et d'homme issu d'un sang fécond en demi-dieux :

(1) Publié en entier pour la première fois par MM. Soulié, Dussieux, de Chennevières, Mantz, de Montaiglon; avec les additions inédites du duc de Saint-Simon, publiées par M. Feuillet de Conches ;

- à la librairie de MM. Didot. J'ai eu sous les yeux les deux premiers volumes, en écrivant ces articles.

« Les plus satiriques et les plus misanthropes, a remarqué à ce propos Fontenelle, sont assez maîtres de leur bile pour se ménager adroitement des protecteurs. » Vingt ans plus tard, La Bruyère, qui n'avait pas, il est vrai, besoin de Dangeau, et qui avait pour lui la maison de Condé, n'était pas si facile ni si complaisant; le portrait de Pamphile, de l'Homme de cour qui se pique avant tout de l'être et qui se guinde, s'étale et se rengorge avec complaisance, est en grande partie celui de Dangeau. La Bruyère en fait un type de toute l'espèce : « Un Pamphile est plein de lui-même, ne se perd pas de vue, ne sort point de l'idée de sa grandeur, de ses alliances, de sa charge, de sa dignité; il ramasse, pour ainsi dire, toutes ses pièces, s'en en veloppe pour se faire valoir. Il dit : Mon ordre, mon cordon bleu; il l'étale ou il le cache par ostentation; un Pamphile, en un mot, veut être grand; il croit l'être, il ne l'est pas, il est d'après un grand. » Puis vient Saint-Simon, qui profite beaucoup du Journal de Dangeau pour établir ses Mémoires, pour en fixer bien des faits et en rajuster des souvenirs, mais qui se moque constamment et de l'ouvre et du personnage ; il achève de nous peindre Dangeau en charge, en caricature, tant il donne de relief à ses ridicules et tant il efface ses bonnes qualités : « C'était le meilleur homme du monde, dit-il, mais à qui la tête avait tourné d'être seigneur; cela l'avait chamarré de ridicules, et madame de Montespan avait fort plaisainment, mais très-véritablement dit de lui qu'on ne pouvait s'empêcher de l’aimer ni de s'en moquer. Ce fut bien pis après sa charge et ce mariage (avec mademoiselle de Loewenstein) : sa fadeur naturelle, entée sur la bassesse du courtisan et recrépie de l'orgueil du seigneur postiche, fit un composé que combla la grande maîtrise de l'Ordre de Saint-Lazare que le roi lui donna. » Saint-Simon rappelle le mot de La Bruyère et en donne hautement

la clef, si on l'avait pu ignorer : « C'était un plaisir, dit-il, de voir avec quel enchantement Dangeau se pavanait en portant le deuil des parents de sa femme et en débitait les grandeurs. Enfin, à force de revêtements l'un sur l'autre, voilà un seigneur, et qui en affectait toutes les manières à faire mourir de rire. Aussi La Bruyère disait-il, dans ses excellents Caractères de Théophraste, que Dangeau n'était pas un seigneur, mais d'après un seigneur. » Il y revient en toute occasion, et toujours avec jubilation et délices; il l'appelle en un endroit une espèce de personnage en détrempe : « C'était un grand homme, fort bien fait, devenu gros avec l'âge, ayant toujours le visage agréable, mais qui promettait ce qu'il tenait, une fadeur à faire vomir. » Lui reconnaissant des qualités mondaines, des manières, de la douceur, de la probité même et de l'honneur, il cite de nouveau et commente ce mot de madame de Montespan sur lui, qu'on ne pouvait s'empêcher de l'aimer ni de s'en moquer : Saint-Simon aimait donc assez Dangeau, mais quelle manière d'aimer ! « On l'aimait parce qu'il ne lui échappait jamais rien contre personne; qu'il était doux, complaisant, sûr dans le commerce, fort honnête homme, obligeant, honorable ; mais d'ailleurs si plat, si fade, si grand admirateur de riens, pourvu que ces riens tinssent au roi, ou aux gens en place ou en faveur ; si bas adulateur des mêmes, et, depuis qu'il s'éleva, si bouffi d'orgueil et de fadaises, sans toutefois manquer à personne, ni être moins bas, si occupé de faire entendre et valoir ses prétendues dis tinctions, qu'on ne pouvait s'empêcher d'en rire. » On voit que les deux parts, chez Saint-Simon, sont fort inégales, et que, pendant qu'il est en train, il va chargeant involontairement et de plus en plus fort un des plateaux de la balance.

Au fait, Dangeau était son opposé et son antipathique

en tout. Quand Louis XIV fut mort, que ses dernières volontés eurent été cassées et les têtes les plus chères au feu, roi compromises dans des conspirations où étaient impliqués des parents de Dangeau lui-même, madame de Maintenon, écrivant un jour à madame de Dangeau, lui disait : « Comment M. de Dangeau se tire. t-il de l'état présent du monde, lui qui ne veut rien blâmer ? » Un homme qui ne veut rien blåmer, mettez ce trait en regard du trait dominant de Saint-Simon, l'onctueuse fadeur en regard de l'amertume qui s'épanche et de l'ardente causticité: c'est le combat des éléments.

Le même Saint-Simon, qu'on va trouver attaché, acharné sans trêve à Dangeau comme pour le mortifier, et qui annotera d'un bout à l'autre son Journal, a jugé ce Journal d'une manière à la fois bien sévère et singulièrement favorable : « Dangeau, dit-il, écrivait depuis plus de trente ans tous les soirs jusqu'aux plus fades nouvelles de la journée. Il les dictait toutes sèches, plus encore qu'on ne les trouve dans la Gazette de France. Il ne s'en cachait point, et le roi l’en plaisantait quelquefois... La fadeur et l'adulation de ses Mémoires sont encore plus dégoûtantes que leur sécheresse, quoiqu'il fùt bien à souhaiter que, tels qu'ils sont, on en eût de pareils de tous les règnes. » Ici j'arrête Saint-Simon, et je crois qu'il n'est pas juste pour un écrit dont il a beaucoup usé et profité, et dont tous profiteront. Ce Journal unique en effet, et dans lequel durant plus de trente ans Dangeau écrivit ou dicta tous les soirs ce qui s'était fait ou passé à la Cour dans la journée, n'est qu'une gazette, mais exacte et d'un prix qui augmente avec le temps. Oui, il serait à souhaiter qu'on en eût une pareille de tous les règnes, au moins de tous les grands règnes ; car ces Mémoires « représentent avec la plus désirable précision, Saint-Simon le reconnait un peu plus loin, le tableau extérieur de la Cour, de tout ce qui la com

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