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pose, les occupations, les amusements, le partage de la vie du roi, le gros de celle de tout le monde. » Ce n'est pas l'histoire, mais c'est la matière de l'histoire, j'entends celle des mours. Tandis qu’un peintre comme Saint-Simon commande l'opinion du lecteur par ses tableaux et ne laisse pas toujours de liberté au jugement, un narrateur plat, mais véridique et sans projet comme Dangeau, permet à cette impression du lecteur de naître, de se fortifier et de parler quelquefois aussi énergiquement toute seule qu'elle le ferait à la suite d'un plus éloquent. Quels que soient d'ailleurs les points de supériorité de Saint-Simon sur Dangeau, et qui saulent aux yeux, il en est sur lesquels il a aussi ses ridicules et ses travers. Dans les Notes qu'il ajoute à Dangeau, Saint-Simon ne prend pas toujours sa revanche, et il y a des cas où il abonde dans des petitesses sur lesquelles Dangeau avait glissé plus uniment. SaintSimon, en ces moments, renchérit sur Dangeau même, et, à force de vouloir entrer dans des explications de préséance et d'étiquette, il l'embrouille au lieu de l'éclaircir: Saint-Simon, qu'on le sache bien, c'est un grand écrivain et un merveilleux moraliste, mais qui a une difformité. Enfin, pour tout dire, la postérité, cette suprême indifférente, profite de tout ce qu'elle trouve d’utile et à sa convenance en chacun : trop heureux ceux en qui elle trouve quelque chose! et elle se prête peu à ces égorgements d'un homme par un autre, ce dernier eût-il tous les talents du monde. Il suffit donc que Dangeau, quelques plaisanteries qu'on fasse de lui, soit d'une utilité réelle à la postérité et qu'il la serve, . pour qu'elle lui én tienne compte et ne souffre pas qu'on le sacrifie.

Après la mort de Louis XIV, madame de Maintenon, retirée à Saint-Cyr, et vivant dans le passé, lisait le Journal manuscrit de Dangeau, et elle en disait à ma

dame de Caylus : « Je lis avec plaisir le Journal de M. de Dangeau : j'y apprends bien des choses dont j'ai été témoin, mais que j'ai oubliées. » Et un autre jour, après avoir marqué le désir d'en faire prendre des extraits sur ce qui la concerne: «Remerciez bien M. de Dangeau de la permission qu'il me donnera sur ses Mémoires; ils sont si agréables que j'ai tout lu : vous entendez ce que cela veut dire (cela veut dire qu'il y a des choses qu'on passe de temps en temps). Nes'est-il point trompé quand il dit que feu M. le Duc tenait une boutique ? Je ne me souviens point de lui dans nos plaisirs; mais, comme il a écrit tous les jours, il est plus aisé que je me trompe que lui. Il m'écrit quatre mots fort galants : il y a longtemps que je n'avais ouï parler de la beauté de mes yeux... » Dangeau, qui touchait à quatre-vingts ans, trouvait encore à faire son compliment galant à une autre octogénaire ; c'est bien de l'homme. Mais en ce qui est du Journal, ce qui amusait véritablement madame de Maintenon (elle le dit et ce devait être, elle flatte peu, même ses amis), ce qui lui rappelait ce qu'elle avait oublié et qui l'obligeait parfois à rectifier quelques-uns de ses souvenirs, n'est-ce donc rien pour nous, et ne devons-nous pas savoir gré à celui qui nous met à même d'avoir comme vécu à notre tour en ce temps-là ?

J'ai souvent pensé qu'un homme de notre âge qui a vu le premier Empire, la Restauration, le règne de Louis-Philippe, qui a beaucoup causé avec les plus vieux des contemporains de ces diverses époques, qui, de plus, a beaucoup lu de livres d'histoire et de Mémoires qui traitent des derniers siècles de la monarchie, peut avoir en soi, aux heures où il rêve et où il se reporte vers le passé, des souvenirs presque continus qui remontent à cent cinquante ans et au delà. Pour mon compte, sans être un M. de Saint-Germain, c'est

l'illusion que je me fais quelquefois, quand les yeux fermés je rouvre les scènes et les perspectives de ma mémoire : car enfin ce temps qui a précédé notre naissance, ce dix-huitième siècle tout entier, nous le savons, avec un peu de bonne volonté et de lecture, tout autant que si nous y avions assisté en personne et réellement vécu : madame d'Épinay, Marmontel, Duclos, tant d'autres nous y ont introduits ; nous pourrions entrer à toute heure dans un salon quelconque et n'y être pas trop dépaysés; et même, après quelques instants de silence pour nous mettre au fait de l'entretien, nous pourrions risquer notre mot sans nous trahir et sans être regardés en étrangers. Mais cette continuité d'usage et de ton dans la société cesse vers le moment où Louis XIV finit: au dix-septième siècle, en remontant, c'est tout un ancien, tout un nouveau monde. Avec quelque effort pourtant, et grâce à l'abondance des Mémoires, on peut s'y naturaliser et s'imaginer encore y avoir vécu. Que de précautions toutefois pour que cette imagination soit juste et non chimérique ni impertinente! Que de choses indispensables, de particularités à apprendre sur les usages, les habitudes, les circonstances journalières de la vie! Et à la Cour, car pour faire tant que de se figurer avoir vécu sous Louis XIV, c'est à la Cour qu'il faut aller, - à ce Versailles donc que d'embarras pour un nouveau venu du dix-neuvième siècle, que d'ignorances et de faux pas à éviter, que de piéges ! Qui ne suivrait que Saint-Simon aurait quelquefois l'éblouissement et le vertige, ou bien il lui prendrait des accès de témérité qui lui feraient faire bien des fautes. Pour un genre de souvenirs tout vrais, tels que ceux que je voudrais acquérir, Dangeau m'est utile, il est inappréciable ; il fait cheminer jour par jour et entrer dans le manége d'un pas sûr; on s'y accoutume bientôt et l'on en est. Il meuble insensible

ment tous les coins de notre idée sans y laisser de vide. Sur ce fond tout uni et qui s'est dessiné en nous sans qu'on y pense, se viendront ensuite placer les scènes piquantes des divers témoins, les anecdotes et les aventures; mais le tous-les-jours, ce qui fait qu'on se souvient d'une époque non par saillie et fantaisie, mais par cette imagination positive qu'on appelle la mémoire, c'est à lui plus qu'à tout autre qu'on l'aura dû. Ainsi, tous liseurs et rêveurs comme moi lui auront l'obligation de pouvoir vivre en idée une trentaine d'années de plus en arrière, et sous Louis XIV encore; est-ce donc si peu

? Il n'est que juste de remercier tout d'abord les jeunes érudits et antiquaires, MM. Soulie, Dussieux, de Chennevières, Mantz, de Montaiglon, qui, par une coalition désintéressée et fraternelle, se sont entendus pour nous donner cette fois, avec l'aide d'une honorable maison de librairie, une édition complète du Journal de Dangeau. Précédemment, pour les publications partielles qui s'en étaient faites, on n'y avait puisé que dans tel ou tel esprit, Madame de Genlis dans un sens, Lémontey dans un autre; or, ce qui caractérise le Journal de Dangeau, ce qui en fait le cachet et le mérite, c'est précisément qu'il n'y a pas tel ou tel esprit, ni même d'esprit du tout : il y a ce qu'il voit, enregistré jour par jour, et mis bout à bout. En fait de Dangeau , pour en tirer le bon profit historique, il faut tout ou rien. Dans une Introduction biographique très-copieuse et très-bien travaillée, les éditeurs se sont attachés à justifier Dangeau et à le réhabiliter contradictoirement à SaintSimon. Je ne les en blâmerai pas, c'est leur droit et presque leur devoir d'éditeurs. Ils n'ont pas eu de peine à montrer que Saint-Simon exagère, en les résumant, les défauts du personnage; nos jeunes auteurs vont trop loin toutefois quand ils font de Saint-Simon un ennemi de Dangeau : on n'est pas ennemi de ceux dont on voit les ridicules, et le seul tort de Saint-Simon est de trop voir et d'être doué par la nature d'un organe qui est comme un verre grossissant, et d'une parole de feu irrésistible: de là tant de portraits ressemblants, outrés. vrais à les bien entendre, et en tout cas ineffaçables. Les éditeurs se sont beaucoup servis, et avec raison, du charmant Éloge de Dangeau par Fontenelle ; car Dangeau, qui était de la Cour et de tant de choses, y compris l'Académie française, était aussi membre honoraire de l'Académie des sciences. Fontenelle y explique, de cette manière distinguée et fine qui est la sienne, les sources de la fortune de Dangeau, sa bonne mine, son attention à plaire, son art et son savoir-faire au jeu sans jamais déroger à la probité. Dangeau possédait cette algèbre rapide qu'on appelle l'esprit du jeu ; il gagnait presque à coup sûr et sans que cette attention intérieure l'empêchât d’être à la conversation et de paraître aimable : tout en combinant et en gagnant, il ne Jaissait pas de divertir les reines et d'égayer leur perte. Les moeurs étaient telles dans la jeunesse de Dangeau que tous ceux qui ont parlé de lui et qui ont relevé son adresse et son bonheur, l'ont presque loué de n'avoir pas triché et volé au jeu. Dangeau avait de la littérature ; il rimait en homme du monde, faisait des impromptus au moment où on le croyait tout occupé ailleurs, et gagnait des gageures par des tours de force d'esprit : ce sont là des mérites bien minces de loin, mais qui sont comptés de près ; et lorsque l'on voit dans la Notice des éditeurs tous ses talents divers, un peu à la guerre, un peu dans la diplomatie, sa manière de s'acquitter de bien des emplois avec convenance, ses assiduités surtout, ses complaisances bien placées, sa sûreté de commerce et son secret, on n'est pas

étonné de sa longue faveur, et on est obligé de convenir qu'il la méritait ou la justifiait. Il sut être, somme toute,

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