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de paille, les chaumes, de faire refluer les populations dans les montagnes, de chasser les bestiaux au fond des bois, de ne pas laisser une poule dans les basses-cours, une ruche d'abeilles sous les hangars , un fruit sur les arbres, et de faire tellement le dégât, que l'ennemi ne tixmvât que la nudité du désert destiné à lui servir de tombeau.

On applaudit à sa proposition, et on convint nonseulement de laisser aux Turcs le défilé des Thermopyles libre, mais de s'éloigner de manière à ne leur inspirer aucune inquiétude. On confia à Panorias le soin de la dévastation des plaines, tandis que les Barbares, au nombre de plus de trente mille, débouchaient d'une manière triomphale dans la Béotie. Le 7 juillet, ils entraient àLivadie, et vingt-huit mille hommes de cavalerie couvrirent le lendemain les environs de Chéronée et du lac Copaïs, où leurs chevaux dévorèrent jusqu'aux roseaux des marais, pendant les deux journées que Dramali passa au milieu des décombres d'une ville qu'il trouva déserte. Le To, les Turcs arrivèrent à Thèbes, et laissant Athènes à main gauche, ils entrèrent par les défilés du mont Cithéron dans la Mégaride.

Les cabanes d'Éleusis avaient été réduites en cendre , et les barbares s'en vengèrent sur la bourgade de Mégare, qu'ils brûlèrent, sans réfléchir qu'ils se privaient ainsi d'une ressource pour déposer en deçà de l'isthme les malades, qui commençaient à être nombreux dans leur armée. Les dieux qui présidaient jadis aux mystères de la bonne déesse, semblaient les avoir frappés d'aveuglement.

Les stratarques retirés dans les forêts du Parnasse, informés, au moyen des feux allumés sur les montagnes, de la marche de Dramali pendant la nuit du i3 juillet, occupèrent le lendemain le khan de Hellada, Fourca, et quelques jours après Rhourchid connut la faute énorme qu'il avait commise, quoique sa responsabilité fût à couvert. L'ordre émané de Constantinople lui défendait de rien entreprendre avant d'avoir reçu des nouvelles de ce qui se passerait en Morée, et pour s'y conformer , il résolut d'attendre; de manière que les insurgés eurent ainsi le temps de se fortifier dans les défilés du mont Catavôthra. Dès ce moment aussi, cessèrent toutes les communications entre l'armée de Dramali et le quartier-général de Larisse; car Panorias , ainsi que les paysans de l'Attique et de la Phocide, qui s'étaient jetés en partisans dans le Cithéron et l'Hélicon, interceptèrent jusqu'aux courriers qui pouvaient entretenir les relations entre les deux armées turques. ^

Indifférent à ce qui se passait sur ses derrières, Dramali, comptant trouver des vivres dont son armée commençait à éprouver le besoin, et se fiant sur la coopération du capitan pacha, qu'on disait chargé de troupes de débarquement, de munitions de guerre et de bouche, hâtait sa marche pour atteindre le plus rapidement possible la terre de promission. Il était muni d'un firman qui le nommait visir de Morée. Sans hésiter, il attaqua le grand défilé, d'où les Grecs épouvantés se retirèrent dans les escarpements des monts OEniens, et le i5 juilIet au matin, son armée descendit dans la plaine de Corinthe, qui fut inondée dans un instant par une multitude de Barbares.

A cet aspect, le commandant de l'Acrocorinthe, Achille (i) et sa faible garnison, saisis d'épouvante, s'étant empressés de fuir à bas bruit, en se jetant dans les montagnes de la Solygie, chacun ne songea plus qu'à les imiter. Dès le matin les femmes de Chios, réfugiées dans la ville basse, s'étaient acheminées vers la Sicyonie, d'où elles se rendirent à Phenéon. Achille, revenant sur ses pas, essaya d'emmener Ryamil bey. Celui-ci qui temporisait, dans l'espoir d'une prompte délivrance, voulut résister, et Achille ayant ordonné'de s'en défaire, l'arriére-garde grecque se retira en emportant la téte du malheureux Ryamil, au moment où les mahomélans se déployaient en vue de la place.

Croyant la citadelle toujours occupée par les Hellènes, Dramali faisait défiler son armée du côté de la mer|r en se dirigeant vers le Léché, quand une négresse, descendue de l'Acropole en agitant une écharpe, s'approcha des coureurs, en les priant de la conduire devant le serasker, qu'elle avertit de venir occuper le château évacué par les chrétiens. La chose semblait incroyable; Dramali se le fit répéter, et dans sa haute prudence , ainsi que ceux qui l'entouraient, il contraignit, par les voies orcK

(i) Achille s'était rendu à Argos dès qu'il sut que les Turcs avaient forcé le pas des Thermopyles; mais il ne put rien obtenir ni en hommes ni en vivres pour défendre l'Acrocorinthe.

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naires du bâton, quelques vivandiers juifs de son armée à se rendre sur les lieux pour constater l'exactitude du rapport de la négresse. Son récit s'étant trouvé positif, on se porta vers la citadelle, et l'épouse de Ryamil bey, suivie des femmes turques, que les Grecs avaient respectées, ouvrit les portes de l'Acrocorinthe au lieutenant-général de Sa Hautesse Méhémet Dramali pacba, qui était bien éloigné de se flatter d'un pareil succès.

Fière d'arborer elle-même l'étendard de pourpre du sultan sur les donjons de Corinthe, bonneur qu'on lui décerna, l'épouse de Kyamil bey n'avait plus qu'un vœu à réaliser, celui de voir, d'embrasser et de presser sur son sein un époux qu'elle idolâtrait autant qu'elle en était adorée. Elle le demandait lorsque la négresse qu'elle avait députée vers le serasker, arrivant les cheveux épars en se déchirant le visage, lui apprit que Ryamil bey n'était plus. Elle n'avait trouvé que son cadavre mutilé dans l'appartement qu'il occupait.

11 serait difficile de vouloir exprimer le désespoir d'une femme naguère triomphante, qui éprouvait un pareil revers. Privée de sentiment, elle ne revint à la vie que pour verser un torrent de larmes, en demandant à entretenir le serasker auquel elle avait à communiquer une importante révélation, qu'elle lui fit, dit-on, en ces termes: Veuve de Kyamil bey, sa mort me dégage c?un serment que je lui avais fait. Renonçant désormais à l'éclat des grandeurs pour vivre avec ma douleur, je ne te demande, sublime visir, que de lui faire élever un tombeau magnifique. Le prix t'en sera généreusement payé. Écoute : ici près, dans un puits, qu'elle lui indiqua, sont cachés des trésors qui ont causé la perle de mon époux et mon malheur. Tu peux les faire retirer à l'instant et t'en servir pour venger la mort de Kyamil bey, le plus beau et le plus noble des mortels.

Elle dit, et le serasker, ravi de ce qu'il entendait, ayant fait descendre, dans le puits que la veuve de Ryamil bey avait désigné, quelques fontainiers attachés au service de son armée , on en retira environ quarante mille bourses ou vingt millions en espèces monnayées. Quelle conquête! quel élément inespéré de succès! J'ignore si on a élevé un monument funèbre à Ryamil bey (i), car la reconnaissance envers ceux dont on n'a plus rien à espérer est souvent parcimonieuse ; mais on peut s'imaginer quelle fut la joie de Dramali, maître d'une pareille somme. Son succès lui parut assuré. Visir et tout-à-coup opulent, il ne comptait jusqu'alors que des journées de marche sans obstacles. La prise de l'Acrocorinthe, citadelle regardée comme la clef du Péloponèse, ne lui avait coûté que la peine d'y monter pour l'occuper. Il y trouvait un trésor suffisant à l'entretien de son armée pendant une campagne, et pour comble de bonheur, il apprenait en même temps que le prêtre Achille, désespéré d'une action qui compromettait le salut des Hellè-.

; (i) Voyez, pour ce qui concerne ce personnage, le t. IV, p. i3, aa, i29, i87 et 208 de mon Voyage dans la Grèce.

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