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flottes et ses armées. Accoutumé à ne régner que sur des esclaves, car l'Orient, suivant l'expression de la Sagesse divine, ne posséda jamais, au lieu de nations, que des races asservies; plus il éprouvait de défaites, et plus sa vanité humiliée formait de projets de vengeance.

Cependant, au milieu de l'agitation de la Turquie , ce n'était plus l'indépendance des Grecs qui était problématique; mais l'existence de l'empire ottoman que la démence de son souverain mettait en question. Né dans une cour où les vertus étaient depuis long-temps oubliées, le sultan entouré de délateurs qui ne cessaient, au sein des misères publiques, de lui répéter l'adage trop ordinaire des courtisans : tout va bien, sa politique anti-européenne annonçait une catastrophe dont on pouvait retarder le dénoûment par quelques péripéties machiavéliques, mais que rien ne pouvait conjurer. Ainsi, à moins de participer à l'aveuglement du divan, ou de partager son opinion, M. St rangford dut se convaincre, en rentrant à Constantinople, que Sa Hautesse, indifférente à ce qui s'était passé au congrès de Vérone, ne voulait écouter aucune proposition, qu'afin de gagner du temps pour être en mesure d'agir contre les Hellènes. Décidée à régner par le glaive , elle promettait des amnisties, avec l'intention de n'en respecter aucune. En cela elle était aussi conséquente que dans le désir d'un rapprochement avec la Russie, en prétendant que cette puissance lui rendît les châteaux du Phase, et laissât le commerce de la mer Noire soumis au bon plaisir des douaniers de Constantinople. Le Pont-Euxin ne devait plus être qu'un bassin clos, dont le sultan au* rait ouvert ou fermé l'entrée à ceux qu'il aurait daigné favoriser. De pareilles propositions semblaient inadmissibles.

Aussi orgueilleux que perfide, le chef des croyants et ses conseillers, attentifs à mécontenter les envoyés des puissances chrétiennes, n'avaient pas montré plus de ménagements pour la France. Son ambassadeur venait de demander ses passeports pour se retirer, en laissant un chargé d'affaires à sa place, quand un incendie terrible éclata le Ier mars à Constantinople. Trente mosquées, les casernes des canonniers de Tophana, le faubourg de ce nom, la fonderie, les quartiers de Robatach et de Fondouckli, devinrent la proie des flammes, sans qu'aucune des demeures appartenant aux chrétiens éprouvât, dit-on, le moindre dommage.

On attribua, suivant l'usage, cet évènement à un accident fortuit, quoiqu'on eût remarqué, au fort de la bourrasque, des brandons lancés par les janissaires. Des cris séditieux s'étaient fait entendre au milieu du désordre, où l'on fut étonné de ne pas voir paraître le sultan, qui est tenu de se rendre en personne sur le terrain où éclate un incendie. On fut plus inquiet encore quand on sut qu'il était dispensé de cette obligation par le mouphti (1). Le

(i) Voy. le journal turc de Smyrne ou Spectateur Oriental, rédigé sous le bâton du cadi de cette ville, et digne d'être l'écho des ukases du divan.

fetwa ou oracle du grand-prêtre d'Ismaël étant motivé sur ce que, depuis la connaissance que Ton avait eue des complots criminels formés contre les jours précieux de Sa Hautesse, ils ne devaient jamais être compromis, on en conclut que le GrandSeigneur craignait, comme Tibère, la multitude, quelques faibles que soient les parties qui la composent.

Cependant, comme il est d'anciens usages qu'on ne change pas impunément, le peuple alarmé de cette mesure murmura contre le divan , et ne vit plus, dans le cours des évènements, que les signes de la colère céleste qui frappait les musulmans. Ce qui se passait, et une prophétie émanée du sanctuaire de la Mecque, que le divan accrédita, répandirent la terreur parmi les ismaëlites, sans les rappeler à la pratique de la vertu.

Un de ces enthousiastes qui sont assez communs en Turquie, le cheïk Achmet, réputé l'ami de Allah et son vase d'élection par un peuple ignorant et superstitieux, au moment où, retiré dans le temple de la Mecque, il faisait seul sa prière devant la pierre noire sur laquelle Abraham voulait offrir Isaac en sacrifice au Seigneur, Achmet avait entendu la voix de Mahomet, qui se plaignait à lui des péchés des musulmans. Je n'ose plus me présenter, disait-il, devant AUah; les autres prophètes me tournent en dérision. Les croyants ne sont plus dignes des saintes lois que je leur ai données. Sur cent quatre-vingt mille d'entre eux qui ont péri à la guerre dans l'espace de deux années, à peine dix mille ont eu le bonheur d'entrer dans le Jardin promis aux fidèles. Lève-toi, cheïk Achmet; va, retrempe la foi de mon peuple. Arrache-le à ses dèsordres , qu'il redevienne digne de moi et de A llah ( 1 ).

Le divan, après un long commentaire sur cette prophétie, et une énumération fastidieuse des délices du paradis de Mahomet, promis à ceux qui meurent dans les combats pour la foi, y avait joint un firman non moins merveilleux, dont on fit lecture dans toutes les mosquées. Il était enjoint à chaque Turc de donner croyance pleine et entière à la prophétie du cheïk Achmet, de" s'en procurer une copie, de la porter sur son cœur, et d'éteindre soigneusement les mangals ou réchauds avec lesquels on se chauffe à Constantinople, afin d'éviter à l'avenir les incendies. On diminuait en même temps le prix du pain de quelques deniers, et l'ochlo

(i) Journal turc de Smyrne, id. Ce cheïk est de la secte des Santons Gomorrhéens dont parle Baugmarten, quand il dit: Audivimus hase dicta et dicenda per interprètent Mucrelo nostro insuper sanclum illam que m eo loco vidimus, pubticitus opprime commendari eum esse sanctum, divinum, ac integritate j)i œcipuum, eo quod nec fœminarum unquam esset, nec puerorum, sed tantummodo asellarum concubitor atque mularum. — Baugmarten, lib. II, cap. J,pag, 7$. C'est la légitimité du maître d'un pareil peuple , qu'on ose assimiler à celle des princes chrétiens? et la vérité outragée n'a pas encore fermé la bouche au sycophante qui l'outrage.

Que penser, d'après cela, de la morale des Islamites et de leurs apologistes? Répétons avec un des pères de l'église romaine: Gens ignominiosa, imrnunda, fornicaria, qua usque? Mn. Sylv., pontif. Pius II.

cratie militaire de Stambol recommença aussitôt à glorifier l'invincible sultan, ses flottes et ses armées, en se promettant que la campagne de 18a3 verrait la fin de la rébellion des Grecs. Le grand-visir reprit le cours de ses assises avec les oulemas. Le reis effendi se remit à ses écritures; le sultan recommença ses courses en bateau, en s'amusant à faire pendre quelques janissaires ivres, et chaque chose reprit son train ordinaire dans la capitale du bas empire ottoman.

En attendant les prodiges qu'on se promettait, la marine grecque, restée maîtresse de la mer, arrachait au journal turc de Smyrne des réflexions qui n'annonçaient rien de propice à la cause des barbares. Il s'écriait dans son style baroque : Notre horizon est sombre et gronde à l'est et au sud, sans être encore tout-à-fait éclairci au nord. La plus grande partie de T Archipel est en feu, la Crète et la Morée sont volcanisées.

En effet, les armements grecs montraient leur pavillon jusque dans le golfe Herméen, et quoique, suivant ce rédacteur stupide, les bals de Smyrne, où l'on dansait inter cœdes et funera, fussent très-animés, le pacha faisait fortifier autant qu'il le pouvait les approches de la ville où les insurgés pouvaient tenter des débarquements. Les Turcs, dont l'imagination était encore effrayée par les derniers évènements de Ténédos, avaient retrouvé de l'activité pour mettre le château en état de défense; mais comme rien ne protégeait les mahométans de Clazomènes et des plages de Carie, plusieurs

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