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Promenant ensuite ses regards sur les Souliotes qui avaient gardé le silence, il rejeta la demande tardive qu'ils lui firent de l'accompagner, en les remerciant avec bonté. Le ciel, leur dit-il, a marqué à chacun de nous sa place, mes frères; mais je compte sur vous, ajouta-t-il, comme sur un boulevard inexpugnable, pour couvrir notre retraite. Je vous confie la garde du drapeau de la Croix; et mon frère Constantin qui s'avance ne tardera pas à vous seconder.

Prenant ensuite le brevet par lequel le gouvernement hellénique le nommait stratarque de la Grèce occidentale, il le baisa respectueusement et le déchira en s'écriant: C'est scellés de notre sang qu'il nous faut désormais des diplômes! Amis, notre commune patrie est au sein de la victoire, ou dans les parvis glorieux de l'Éternel, dont nous défendons la cause.

Nous venons de dire que Moustaï pacha avait détaché une division de huit mille hommes, qui s'était emparée de Carpenitzé, ville au-dessous de laquelle elle était campée dans un terrain spacieux, entrecoupé de vignobles et de champs entourés de fossés. Marc Botzaris se trouvait à une lieue et demie de distance, et dès que le soleil fut couché il se mit en route, en prescrivant au capitaine Beslès, qui formait son centre, de se porter sur la gauche, en faisant un long détour pour couper la retraite à l'ennemi. Il fit prendre la même direction à trois cent cinquante soldats de la division de Cara Hyscos, en leur donnant le mot de ralliement qui etait Sternari ( pierre à fusil ).

Il dirigea ensuite le capitaine Tzégouris Tzavellas, avec un petit nombre de Souliotes et le bataillon du commandant Ritzos, fort de cinq cents hommes, sur Aniada,oùle taxiarqueHyoldache était attendu. Il laissa son frère Constantin avec la réserve, en prévenant les chefs et les soldats de ne faire aucun mouvement qu'en entendant sonner les trompettes qu'il emmena avec lui. Chacun partit; et Marc Botzaris s'étant mis en prières vers les dix heures du soir, ainsi que ses soldats, donna le signal du départ en s'écriant : Dieu nous voit et nous guide. Observant le plus profond silence, ils marchèrent incontinent en répétant : Dieu nous voit et nous guide! que le Seigneur nous soit en aide!

Il était minuit quand Botzaris avec ses deux cent quarante palicares surprennent l'avant-garde ennemie, dont les soldats, épars sur la pelouse, dormaient sans avoir pris aucune mesure de sûreté. Dans une heure de temps plus de cinq cents barbares sont égorgés, et Marc, satisfait d'avoir répandu l'alarme de ce côté, se replie sur sa réserve, qui l'avait suivi à une distance convenue. Il prêtait l'oreille aux cris qui commençaient à se faire entendre, lorsqu'il fut rejoint par une quinzaine de ses soldats. Ceux-ci ayant perdu ses traces, et ne pouvant le suivre dans la rapidité de sa retraite, s'étaient couchés aux milieu des Schypetars guègues, qui s'écriaient qu'on les assassinait, et que les Albanais épirotes les trahissaient.

Les Souliotes finissaient à peine le récit de ce qu'ils avaient entendu, lorsqu'une vive fusillade éclata dans l'armée ennemie; et deux palicares restés en arrière de ceux qui venaient de parler, annoncèrent que les Scodrians et les Epirotes, s'accusant de trahison, étaient aux prises, et se fusillaient réciproquement.

Compagnons! s'écria à ces mots Marc Botzaris, vous venez de l'entendre, le ciel nous livre les infidèles. Suivez-moi, marchons! Il dit, et rassemblant tous ses palicares, il envoie l'ordre aux Hellènes embusqués sur les flancs de l'armée ennemie de se mettre en mouvement, afin d'attaquer les Turcs. Il se porte aussitôt vers un autre partie du camp que celle qu'il venait d'aborder, en criant: sont les pachas? Les Hellènes attaquent les avant-postes! Il place en même temps une partie de ses soldats de manière à pouvoir faire feu tour à tour contre les Scodrians et les Épirotes, afin de les empêcher de se reconnaître. Pour lui, continuant à demander, sont les pachas? Les Hellènes attaquent les avant-postes! il arrive à la tente d'Hago Bessiaris, lieutenant-général du serasker, qu'il prend par la barbe : Bourreau des Souliotes, tu ne m'échapperas pas; et il le poignarde. Saisissant à quelques pas de là, sous sa tente, Sépher pacha à moitié endormi, il le remet aux mains de ses palicares, en leur ordonnant de le tuer s'il prononce une seule parole.

Frappant de toutes parts, en répétant sont les pachas ? Marc Botzaris et une partie des siens pénètrent au quartier-général. Tout tombe sous leurs coups, et le nouveau Machabée, appelant vainement Moustaï pacha, venait d'immoler successivement sonselictar ou porte-glaive et sept des principaux beys de la fertile province du Zadrima, quand il fut atteint d'une balle à la ceinture. Un nègre, auquel il avait dédaigné d'ôter la vie, lui avait tiré un coup de pistolet au moment où il sortait de la tente du serasker pour atteindre d'autres infidèles.

Retiré à l'écart pour panser sa blessure, qui était légère, mais dont il voulait dérober la connaissance à ses palicares, Marc Botzaris entend les Turcs qui s'efforçaient de rassurer leurs soldats, en disant: que ce qui se passait était un malentendu ( ^aT«ç ), et que les Hellènes n'attaquaient pas leur avantgarde. Soudain l'Aigle de la Selleïde s'élance en criant : non, ce n'est point un malentendu. Tremblez, barbares! c'est Marc Botzaris en personne qui a pénétré dans votre camp, et il vous tuera tous. Il ordonne en même temps à ses trompettes de sonner la charge.

A ce bruit les Turcs faisant une décharge générale du côté où le son se faisait entendre, Marc Botzaris, atteint d'une balle à la tête, tombe privé de sentiment.

Les premières blancheurs du jour, qui commençait à paraître, permettent aux mahométans de distinguer l'étendard de la Croix, arboré au milieu de leur camp; ils reconnaissent les Souliotes, et ils entendent la voix de Sépher pacha qui leur crie que Marc Botzaris est mort.

A ces mots, Sépher pacha tombe percé de coups; et les Turcs s'étant ralliés pour se disputer la tête de Botzaris, un combat terrible s'engage autour du héros étendu sur la terre. Vingt-six Souliotes sont tués auprès de leur chef; six reçoivent de graves blessures; et tous, réunissant leurs efforts, couvrent la retraite d'Athanase Touzas, qui parvient à enlever du champ de bataille le héros qu'ils chérissaient. Celui-ci venait, quoique mortellement frappé, de reprendre connaissance, et ils arrivaient, chargés de ce précieux fardeau, au pied du mont Amphrysse, où ils le déposaient à peine, lorsqu'ils aperçurent les Hellènes, conduits par leurs stratarques, qui descendaient des montagnes pour chercher l'ennemi.

Le soleil paraissait dans ce moment à l'horizon. Hyscos, qui avait, quoique malade, quitté le monastère de Brossos, Zongos, Makrys, Belezès, les Souliotes, retombant sur les barbares avec tout le poids de la fureur, les attaquent et les mettent en déroute. Ils fuient en abandonnant aux chrétiens tentes, bagages , munitions, et en laissant la terre couverte de quinze cents morts. Ils se retirent dans les montagnes d'Agrapha, et les cris de victoire à la Croix font retentir les airs. .

Les Hellènes n'avaient à regretter que cinquantetrois hommes tués et six blessés, mais ils éprouvaient la plus cruelle de toutes les pertes, Marc Botzaris était atteint d'un coup mortel, et il fallait songer à la retraite tandis qu'il en était temps encore, car les hordes ennemies allaient se ren

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