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un soleil ardent, et dura depuis midi jusqu'à la nuit.

Le roi, qui avoit marché toute la matinée , ne comptoit pas combattre dans ce jour. Il avoit pris la résolution de faire reposer ses troupes harrassées, et lui-même jouissoit d’un peu de fraicheur au pied d'un frêne , lorsqu'on vint l'avertir que les ennemis paroissoient. Il entendoit déjà dans les postes avancés le cliquetis des armes. Aussitôt il reprend les siennes, fait une courte prière dans une chapelle, qui se trouvoit près de lui, et comme il soupçonnoit des traitres dans son camp, il imagine de les lier par une espèce de serment qu'ils auroient honte de rompre. Ce monarque fait poser son sceptre et. sa couronne sur un autel portatif à la vue de son armée , puis élevant la voix : « Seigneurs fran

çais , dit-il, et vous valeureux sol« dats , qui êtes prêts d'exposer votre « vie pour la défense de cette cou« ronne ; si vous jugez qu'il y ait « quelqu'un parmi vous qui en soit « plus digne que moi, je la lui cède ( volontiers, pourvu que vous vous « disposiez à la conserver entière , (et à ne la pas laisser démembrer « par ces

ces excommuniés. i Vive

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et

« Philippe! vive le roi Auguste ! s'é-
« crie toute l'armée; qu'il règne, et que
a la couronne Iti reste à jamais; nous
« la lui conserverons aux dépens de nos
« vies ». Ils se jettent ensuite à genous, et
le roi attendri, leur donne sa bénédiction
qu'ils demandent. Il prend alors son
casque, monte à cheval, et vole à la tête
de l'armée. Les prêtres entonnent les
pseaumes , les trompettes sonnent,
la charge commence.

L'ordre de bataille des confédérés étoit de porter tous leurs effort contre la personne du roi, persuadés que lui tné ou fait prisonnier, leurs pro. jets n'éprouveroient ni obstacles, ni retardemens. Ainsi trois escadrons d'élite devoient l'attaquer directement pendant que , de chaque côté, un autre de même force tiendroit en échec ceux qui voudroient venir à son secours. L'empereur commandoit ces trois escadrons; il marchoit précédé d'un charriot qui portoit l'aigle d'or sur un pal du même métal. Othon fondimpétueusement sur la troupe royale. Le choc

avec fermeté; mais le nombre l'emporte. Philippe est renversé , et foulé aux pieds des chevaux. En vain le chevalier qui portoit l'étendard auprès de lui, le baussoit et bais

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est soutenu

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soit pour avertir du danger où se trou-
voit le roi, et appeler du secours : serrés
de trop près eux-mêmes par les esca-
drons qu'on leur avoit opposés ; les
plus voisins du roi se soutenoient à
peine, loin de pouvoir courir à son aide.
Cependant ils font un effort commun
repoussent les assaillans , et attaquent å
leur tour: Philippe est remonté,' il
tombe comme la foudre sur ses ennemis
le charriot impérial est renversé , l'aigle
enlevé. Othon , trois fois démonté, saisi
au corps par un chevalier français, et
délivré par les siens, prend un des pre-
miers la fuite. Les comtes de Flandres
et de Boulogne, qui avoient le plus grand
intérêt à ne pastomber entre les mains du

entretirent long-temps le combat , mais furent enfin faits prisonniers et présentés au roi. Après de durs reproches , il les fit charger de fers. Renaud fut' enfermé dans un noir cachot, altaché à une grosse chaîne qui lui permettoit à peine d'en parcourir l'espace, et Ferrand fut traîné à la suite du roi, pour servir à son triomphe.

Le principal succès de la bataille est dû à Guerin, chevalier du Temple qui s'étoit distingué dans les guerres d'Orient, et qui étoit nommé évêque de Senlis. Chargé de ranger Parmée en

roi

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le carnage.

bataille, il eut l'adresse de mettre le soleil dans les yeux de l'ennemi, ce qui contribua beaucoup à la victoire. Philippe, évêque de Beauvais, se servit, dans cette journée, d'une masse de fer, avec laquelle il assommoit les ennemis. Il avoit été fait prisonnier autrefois dans une bataille où il s'étoit distingué par le

Le

pape demanda sa liberté, en lapellant son fils ; le vainqueur envoya au souverain pontife les habits ensanglantés du prélat, et lui fit dire, comme autrefois les enfans de Jacob à leur père : reconnoissez-vous les vêtemens de votre fils ? Le souverain pontife n'insista pas; l'évêque, délivré par un autre moyen , devint plus scrupuleux ou plus circonspect et c'est pour cela que de peur de répandre le sang, il tuoit, non avec l'épée, mais avec la masse.

Les communes qui faisoient le plus grand nombre dans l'armée n'en faisoient

pas la principale force ; c'étoient les chevaliers, ces hommes couverts d'une armure impénétrable, montés sur des chevaux , bardés de fer comme eux, qui décidoient de la victoire. Mais aussi, dans une déroule, la soldatesque, légèrement armée, alerte et avide de butin , faisoit une terrible exécution

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sur les fuyards. Rarement les Vilains,
comme on les appeloit, gardoient des
prisonniers de leur classe , parce qu'ils
ne pouvoient pas en espérer grande ran-
çon. Ils tuoient pour les dépouilles ;
aussi quand le massacre étoit une fois
commencé, il devenoit épouvantable.
On dit que les confédérés perdirent de
cinquante à cent mille hommes, mal-
heureux Allemands et Flamands tirés
de leurs villages pour venir se faire
égorger en France; au lieu que peu
de chevaliers perdirent la vie dans la
bataille de Bouvines. Il étoit difficile
de les tuer, à moins qu'on ne les as-
sommât : mais aussi une fois démontés
il étoit très-aisé de les faire prisonniers,
parce qu'emmaillotés, pour ainsi dire,
dans leurs armures , il leur étoit pres-
qu'impossible de se relever. Les fan-
tassins les tiroient avec des crocs de
dessus leurs chevaux, les garottoient et
les emmenoient pour en tirer rançon. Il
fut présenté au roi , sur le champ de
bataille , vingt-cinq seigneurs portant
bannière, une multitude de nobles et
chevaliers ; et cinq comtes , outre Re-
naud de Boulogne et Ferrand de Flan-
dres. Une vieille tante de celui-ci
inquiète du succès de son entreprise,

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