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vation de quelques malheureux matelots importe peu à l'univers, mais « rien ne peut égaler le prix d'une « vie comme celle de votre majesté. Or, sachez, reprend ce généreux <« prince, qu'il n'y a personne ici qui << n'aime son existence autant que je «puis aimer la mienne. Si je descends, <«<ils descendront aussi; en <<<barquant, sur quelque navire qu'on « m'enverra, moins grand que celui<«ci, je serai obligé de laisser la plu«part dans une terre étrangère, peut« être sans espérance de revoir jamais «<leur pays. J'aime mieux mettre en la «main de Dieu, ma vie, celle de la <<<< reine et nos trois enfans, que d'ex

rem

poser tant de personnes à un si triste <<< sort». Le dommage fut réparé. Il acheva heureusement son voyage, pendant qu'en effet ceux qui quittèrent le bâtiment, restèrent plus de deux ans sans trouver moyen de retourner en France. Il est rare qu'un monarque, qu'un prince, quelqu'un enfin distingué par sa naissance ou ses dignités, se

mette ainsi au niveau des autres hommes. Cette humilité lui venoit de la persuasion du néant de toutes les grandeurs, en présence du souverain Etre. Sénéchal, disoit-il à Joinville, après

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une affreuse tempête qui avoit pensé les engloutir: « Or, regardez si Dieu « n'a pas montré son grand pouvoir « quand, par un seul des quatre << vents, le roi, la reine, ses enfans, «<et tant d'autres personnages ont pensé « abîmer. Ces dangers sont des aver« tissemens et des menaces de celui qui «peut dire : Or, voyez-vous que je

Vous eusse tous

noyer,

si

laissé <<< j'eusse voulu >>? Il paroissoit étonnant au pieux monarque que les gens de mer, séparés de la mort par une simple planche, y pensassent si peu. Il établit une police sévère sur son vaisseau; les juremens étoient punis le jeu défendu. La prière se disoit à des heures fixes, quand le temps le permettoit; on faisoit des instructions chrétiennes aux matelots, surtout aux jeunes; et le monarque ne croyoit pas au-dessous de lui d'animer ces exercices par sa présence.

Le sire de Joinville, qui nous a conservé ces détails, étoit assez familier avec lui pour se permettre des observations, qu'on pourroit regarder comme donant de la remontrance. Le roi desceudit dans un petit port de Provence, où on ne l'attendoit pas. Il n'y avoit ni chevaux, ni commodités propres au

nage,

transport de tant de personnes et de leurs équipages: heureusement l'abbé de Cluni, qui se trouvoit dans le voisilui amena deux chevaux. Il eut à cette occasion une audience qui parut longue. «N'est-il pas vrai, Sire, dit « Joinville au roi, que le présent du « bon moine n'a pas peu contribué à <«<le faire écouter si longuement? Il en « peut être quelque chose, répondit le « roi. Jugez donc, Sire, reprit le bon <«< chevalier, ce que feront les gens de « votre conseil, si votre majesté ne leur « défend pas de prendre de ceux qui <<< ont affaire par devant eux : car, comme « vous voyez, on en écoute toujours << plus volontiers. Le roi sourit, sentit «la sagesse de l'avertissement, et, « ajoute le Sénéchal, il ne l'oublia pas ».

Il trouva son royaume en bon état. Pendant son absence il n'avoit été troublé que par les désordres des Pastoureaux. On appela ainsi des hommes possédés d'un enthousiasme fanatique qui saisit principalement les gens simples de la campagne, de petits cultivateurs, et sur-tout les bergers. Leur association commença par les exhortations véhémentes d'un nommé Jacob, natif de Hongrie, échappé des cloîtres de Citeaux. Il prêchoit la croisade, non, disoit-il, aux gentilshommes et aux riches,

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Pastoureaux.

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dont Dieu rejetoit l'orgueil; mais aux pauvres et aux petits, auxquels Dieu avoit réservé l'honneur de délivrer le roi et les lieux saints. La Sainte Vierge et les Anges lui avoient apparu et commandé de rassembler les fidèles pour la sainte expédition.

Bientôt le maître de Hongrie, ainsi l'appeloit-on, fut environné de disciples, hommes de tous états, femmes et enfans, dont on fait monter le nombre à cent mille. Il leur distribua des drapeaux chargés de devises et de représentations de ses visions, leur donna des chefs, tous prédicateurs comme lui. Le sujet de leurs discours, changea à mesure qu'ils se renforçoient. Après n'avoir parlé que de piété et de dévotion, ils se mirent à invectiver contre les moines, les chanoines, les évêques et la cour de Rome. Ils se donnoient la licence d'exercer quoique laïcs, les fonctions du culte confessoient, dépéçoient les mariages, les refaisoient, accommodoient la morale chrétienne à leurs idées et à leurs intérêts, et ces intérêts étoient un libertinage affreux qui s'introduisit dans ce ramas d'hommes grossiers, ignorans et oisifs. Quand Jacob prêchoit, il étoit environné de satellites, prêts à se jeter sur ceux qui oseroient le contredire. Un clerc eut cette hardiesse à Orléans.

Il entreprit de réfuter le maître: pour toute réponse, un de ses disciples lui fendit la tête d'un coup de hache.

La régente toléra d'abord ces rassemblemens de croisés, parce qu'elle n'y voyoit que des secours qui se préparoient pour son fils. Jacob, à la tête de sa troupe, fut bien reçu dans Paris. En faisant les fonctions sacerdotales, il se décora dans l'église de Saint-Eustache des ornemens pontificaux; il prêcha avec son arrogance ordinaire, et comme il étoit soutenu par la populace, les membres de l'Université, plus savans que guerriers, dit Mézeray, et de plus intimidés par l'assassinat de quelques prêtres victimes de ces furieux, se barricadèrent dans leurs colléges et ne durent leur salut qu'à cette prudente précaution.

Pareilles scènes se passoient à Amiens, à Orléans, à Bordeaux, et dans d'autres villes, où les lieutenans de Jacob, aussi bien accompagnés que leur général, exerçoient leur mission. Ces excès étonnèrent la régente. Elle se repentit dè ne les avoir par arrêtés dans le principe, et prit des mesures sages: les moins rigoureuses, cependant qu'il fût possible, contre des fanatiques, la plupart plutôt séduits que méchans. Blanche ordonna qu'on laissât passer, qu'on

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