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garderai tout doucement une haine irréconciliable. Je ferai le vengeur de la verta opprimée; et, sous ce prétexte commode, je pousserai mes ennemis, je les accuserai d'impiété, et saurai déchainer contre eux des zélés indiscrets, qui, sans connoissance de cause, crieront contre eux, qui les accableront d'injures, et les damneront hautement de leur autorité privée. C'est ainsi qu'il faut profiter des foiblesses des hommes, et qu'un sage esprit s'accommode aux vices de son siecle.

SGANARELLE. O ciel! qu'entends-je ici ! Il ne vous manquoit plus que d'être hypocrite pour vous achever de tout point, et voilà le comble des abominations. Monsieur, cette derniere-ci m'emporte, et je ne puis m'empêcher de parler. Faites-moi tout ce qu'il vous plaira; battezmoi, assommez-moi de coups, tuez-moi si vous voulez; il faut que je décharge mon cour, et qu'en valet tidele je vous dise ce que je dois. Sachez, monsieur, que tant va la cruche à l'eau qu'enfin elle se brise ; et, comme dit fort bien cet auteur que je ne connois pas,

l'homme est en ce monde ainsi que l'oiseau sur la branche ; la branche est attachée à l'arbre; qui s'attache à l'arbre suit de bons préceptes ; les bons préceptes valent mieux que les belles paroles ; les belles paroles se trouvent à la cour ; à la cour sont les courtisans ; les courtisans suivent la mode ; la mode vient de la fantaisie; la fantaisie est une faculté de l'ame; l'ame est ce qui nous donne la vie; la vie finit par la mort... et.... songez à ce que vous deviendrez.

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DON JUAN, O le beau raisonnement!

SGANAR ELLE. Après cela, si vous ne vous rendez, tant pis pour vous.

SCENE III.

DON CARLOS, DON JUAN, SGANARELLE.

DON CARLOS.

Don Juan, je vous trouve à propos, et suis bien aise de vous parler ici plutôt que chez vous, pour vous demander vos résolutions. Vous savez que ce soin me regarde, et que je me suis en votre présence chargé de cette affaire. Pour moi, je ne le cele point, je souhaite fort que les choses aillent dans la douceur; et il n'y a rien que je ne fasse pour porter votre esprit à vouloir prendre cette voie, et pour vous voir publiquement confirmer à ma sour le nom de votre femme.

DON JUAN, d’un ton hypocrite. Hélas ! je voudrois bien de tout mon coeur vous donner la satisfaction que vous souhaitez': mais le ciel s'y oppose directement, il a inspiré à mon ame le dessein de changer de vie ; et je n'ai point d'autres pensées maintenant que de quitter entièrement tous les attachements du monde , de me dépouiller au plutôt de toutes sortes de vanités, et de corriger dé. sormais par une austere conduite tous les déréglements criminels où m'a porté le feu d'une aveugle jeunesse.

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Ce dessein, don Juan, ne choque point ce que je dis; et la compagnie d'une femme légitime peut bien s'accommoder avec les louables pensées que le ciel vous inspire.

DON JUAN.

Hélas ! point du tout. C'est un dessein que votre sour elle-même a pris ; elle a résolu sa retraite, ei nous avons été touchés tous deux en même temps.

DON CARLOS.

Sa retraite ne peut nous satisfaire, pouvant être imputée au mépris que vous feriez d'elle et de notre famille ; et notre honneur demande qu'elle vive avec

vous.

DON JUAN.

Je vous assure que cela ne se peut. J'en avois, pour moi, toutes les envies du monde ; et je me suis, même encore aujourd'hui, conseillé au ciel pour cela : mais lorsque je l'ai consulté, j'ai entendu une voix qui m'a dit que je ne devois point songer à votre sour, et qu'avec elle assurément je ne ferois point mon salut.

DON CARLOS. Croyez-vous, don Juan, nous éblouir par ces belles excuses ?

DON JUAN. J'obéis à la voix du ciel.

DON CARLOS. Quoi ! vous voulez que je me paie d'un semblable discours ?

DON JUAN. C'est le ciel qui le veut ainsi.

DON CARLOS. Vous aurez fait sortir ma soeur d'un couvent, pour la laisser ensuite ?

DON JUAN.
Le ciel l'ordonne de la sorte.

DON CARLOS.
Nous souffrirons cette tache en notre famille?

DON JUAN.
Prenez-vous-en au ciel.

DON CARLOS. Hé quoi ! toujours le ciel !

DON JUAN. Le ciel le souhaite comme cela.

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DON CARLOS.

Il suffit, don Juan; je vous entends. Ce n'est pas ici que je veux vous prendre, et le lieu ne le souffre pas; mais, avant qu'il soit peu, je saurai vous trouver.

DON JUAN.

Vous ferez ce que vous voudrez. Vous savez que je ne manque point de cour, et que je sais me servir de mon épée quand il le faut. Je m'en vais passer toutà-l'heure dans cette petite rue écartée qui mene au grand couvent. Mais je vous déclare, pour moi, que ce n'est point moi qui me veux battre; le ciel m'en défend la pensée : et, si vous m'attaquez, nous verrons ce qui en arrivera.

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DON CARLOS.

Nous verrons, de vrai, nous verrons.

SCENE I V.

DON JUAN,

SGANARELLE.

SGANARELLE.

Monsieur, quel diable de yle prenez-vous là? Ceci est bien pis que le reste, et je vous aimerois bien mieux encore comme vous étiez auparavant. J'espérois toujours de votre salut: mais c'est maintenant que j'en désespere; et je crois que le ciel, qui

vous a souffert jusqu'ici, ne pourra souffrir du tout į cette derniere horreur.

DON JUAN.

Va, va, le ciel n'est pas si exact que ta penses ; et si toutes les fois que les hommes...

SCENE V.

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DON JUAN, SGANARELLE, UN SPECTRE

en femme voilée.

SGANARELLE, appercevant le spectre. Ah! monsieur, c'est le ciel qui vous parle, et c'est un avis qu'il vous donne.

DON JUAN.

Si le ciel me donne un avis, il faut qu'il parle un peu plus clairement, s'il veut que je l'ențende.

LE SPECTRE. Don Juan n'a plus qu'un moment à pouvoir profiter de la miséricorde du ciel ; et, s'il ne se repent ici, sa perte est résolue.

SGA NARELLE.
Entendez vous, monsieur ?

DON JUAN. Qui ose tenir ces paroles ? Je ci ois connoître cette voix.

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SGA NARELLE.

Ah! monsieur, c'est un spectre ; je le reconnois au marcher.

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DON JUAN.

Spectre, fantôme, ou diable, je veux voir ce que c'est. ( Le spectre change de figure , et représente le

Temps avec sa faux à la main.)

SGANARELLE.

() ciel! voyez-vous, monsieur, ce changement de figure?

DON JUAN.

Non, non, rien n'est capable de m'imprimer de la terreur; et je veux éprouver avec mon épée si c'est un corps ou un esprit.

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