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on la met en parallèle avec celle de la Mogador, de Pomaré (vieux jeu) ou, pour être plus moderne, avec les écarts d'Alice la Provençale et de Rigolboche, danseuses émérites inconnues à la génération actuelle et qui firent les beaux soirs du Casino Cadet et de Frascati.

Toc, le faux-col en papier, les chapeaux à 9 fr. 90 (donnez-moi un vieux chapeau, je vous en rendrai un neuf pour 4 francs, disaient les affiches d'il y a dix ans); les souliers à 12 fr. 50, « défiant toute concurrence »; le sucre à neuf sous la livre, le papier anglais ou soi-disant tel vendu à la porte des magasins de nouveautés; la parfumerie à prix réduit qui vous gerce les mains et la figure; les complets à 35 francs qui déteignent au grand air et se déchirent quand on veut les boutonner (on en fait de l'excellent amadou); les nouveaux journaux illustrés qui veulent détrôner les anciens et vivent tant bien que mal, et plutôt mal que bien l'espace d'un trimestre. Toc encore les feuilles politiques qui prétendent damer le pion aux journaux bien faits et intéressants quand ces susdites feuilles ne se soutiennent que par des emprunts. Toc, les bijoux en aluminium, les remontoirs, que l'on appelle à juste titre, toquantes; les faux chignons, les semelles en carton, les revolvers à 19 francs qui vous éclatent dans la main, les liqueurs à 1 fr. 90 le litre, le vin de raisins secs (pleurez, buveurs émérites, disciples de Bacchus).

Faut-il vous parler des pièces toc que certains directeurs font jouer en exploitant l'inexpérience d'auteurs encore inconnus possédés de la rage de se faire jouer à tout prix. N'en parlons pas, la liste serait trop longue.

Ce que je trouve toc, par dessus tout, c'est le refrain du caféconcert dont nous aurons les oreilles écorchées pendant une année, jusqu'à ce qu'une autre scie vienne remplacer cette suave poésie. Et ces feuilletons, genre Ponson du Terrail, que l'on dirait écrits dans les prisons, quand vous les avez lus, vous devenez immédiatement... toqué...

C'est surtout dans les quartiers excentriques, dans les bouisbouis et les quelques guinguettes restées debout dans ce siècle, soi-disant de progrès, que le toc s'étale au grand jour comme à la lumière des quinquets fumeux ou du pétrole économique.

En visitant un de ces établissements dont l'entrée coûte 25c. (on paye les danses à part), je n'ai pas offert un saladier de vin à une de ces Phrynés de l'asphalte, mais j'ai supputé ce que représente, à son début, au point de vue commercial, sa toilette, et je suis arrivé à une valeur de 58 fr. 70c, ainsi décomposée:

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LA RAGE DU TOC llï

Chapeau à la toquée 2 75

Robe en simili-guipure, 10 mètres, à 1 fr. 95 19 50

Souliers découverts à talons bas 9 95

Boucles d'oreilles en strass 14 »

Bagues en doublé, boutons de manchettes idem, jar-
retières à devise 0 50

Col, chemise, bas en bourre de soie 6 »

Total 58 70

La susdite Phryné a un porte-monnaie.
Celui-ci est une sinécure.

Il ressemble au quatrième officier de l'enterrement de Marlborough (celui qui ne portait rien).

Parfois une pièce de deux sous s'échappe de l'un des bas de la demoiselle.

Enfants, n'y touchez pas!

Cette pièce de dix centimes est un fétiche chargé de lui porter bonheur, à cette pauvre fille.

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LA RAGE DES PLANCHES

Que j'en ai vu de ces femmes brûler les planches.

Le Pompier de service.

M. Talbotest un excellent professeur doublé d'un excellent homme, mais pourquoi cette rage de promener ses élèves à travers la province et l'étranger et d'organiser des tournées tragiques qui ne sont nullement comiques.

Cela m'amène à me demander pourquoi tant de piqueuses de bottines, tant de gïletières, tant de modistes et tant de couturières quittent leur machine à coudre ou leur atelier pour monter sur les planches. Elles rêvent des lauriers en feuilles argentées en même temps qu'un coupé moelleux et un nid capitonné, et s'imaginent qu'elles verront leur rêve s'accomplir quand elles auront anonné pendant six mois des alexandrins cornéliens ou dos tirades de Molière.

Elles se figurent qu'il y a encore des nababs, des mylords, des princes russes qui s'éprendront de leurs charmes quand elles auront récité le Songe d'Athalie à une fête franc-maçonnique, à une revue d'un cercle littéraire ou dans un théâtre de sous-préfecture.

J'en ai vu et entendu de ces pauvres filles, pour lesquelles la désillusion arrivait plus vite que la fortune, qui finissaient par unir leur sort à celui du copiste ou du souffleur de la troupe.

Et cela n'a pas corrigé les autres.

Et voilà pourquoi les boutons de mon gilet tiennent si mal. Je suis persuadé que la jeune personne qui les a cousus, sera allée à la foire

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au pain d'épice et aura entendu, chez Cocherie, une tragédie sur Jeanne d'Arc.

Elle aussi aura voulu tâter des planches et elle aura glissé.

Elles savent que quelques-unes ont échangé leur faux diadème de reine de théâtre pour des couronnes authentiques de comtesses ou de baronnes.

Ainsi Carlotta Grisi est devenue comtesse Gérard de Milay; la Sontag, comtesse Rossi; Anna Delagrange, comtesse Stankowciz; la Ristori, comtesse de Capranica; Sophie Cruvelli, vicomtesse Vigier; Adelina Patti, marquise de Caux; l'Alboni, comtesse Pepoli; Marie Heilbronn, vicomtesse de la Panouse; la Busca, comtesse Thorot; Pauline Lucca, baronne Wallhofen; Hortense Schneider, comtesse de Bronne.

Oui, mais c'était des chanteuses, mesdemoiselles, et ne l'oubliez pas, la musique adoucit les mœurs. N'est-ce pas votre avis, mademoiselle Van Zandt?

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LES ENRAGÉS DE LA MODE

J'ai beau crier et me rendre incommode,

L'ingratitude et les abus

N'en seront pas moins à la mode.

Lafontaink.

Il tombait une pluie fine qui rendait le pavé bien différent de Sarah Bernhardt — il était gras ! Tous mes concitoyens avaient leur pantalon relevé, et cette vue amena un déluge de pensées dans mon cervelet. Signe des temps, pensai-je, car il y a quinze ans, qui aurait osé, en dehors des saute-ruisseau ou des gens sans préjugés, relever son pantalon? On prenait une voiture et tout était dit. Maintenant on va à pied et pour cause, et vous voyez les pschutteux au chapeau bandoliné, le pantalon noir retroussé pour se rendre en soirée ou aller chez leur belle; ce n'est pas seulement à cela qu'il faut reconnaître que nous nous démocratisons de jour en jour.

Ainsi au bal ou au théâtre, on serait conspué si l'on avait les mains gantées. Une paire de gants que l'on met dans le creux du gilet ou dans le rebord de son chapeau à claque, et en voilà pour toute la saison. Du coup les marchands de gants seraient ruinés si ces dames ne venaient à la rescousse avec leurs gants à quarante ou cinquante boutons.

Pas de chaîne de montre, pas le moindre bijou, pas même une chemise brodée. C'est le vieux jeu et l'homme a assez d'attraits par lui-même pour plaire par une toilette simple et économique.

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