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LES ENRAGÉS DE LA MODE M 9

Auriez-vous jamais osé aller en omnibus, monsieur, à moins d'être artiste, peintre ou apprenti ébéniste? De nos jours, les actrices sortant de la répétition montent bravement en tramways et souvent elles ont à leur côté un sénateur de la droite ou un député de la gauche. D'aucuns même vont sur l'impériale et entament la conversation avec leurs voisins, histoire de faire de la propagande avec les électeurs.

Les cabinets de nuit de la Maison d'Or et du Café Anglais sont fermés. En revanche, les bouillons Duval pullulent, et des millionnaires — il faut l'être, du reste, pour s'y rassasier — y vont manger une tranche de bœuf ou un veau à l'oseille!

Le journaliste va très bien chez le troquet avec son metteur en page et son correcteur, et tel abonné de l'Opéra qui flirte le soir avec les sujets du premier quadrille se sustente chez Boislève ou Thévenot, les deux marchands de vins traiteurs du faubourg Montmartre.

Où soupe-t-on? chez Gruber, à la Flamande, ou dans une des 0,575 brasseries de la capitale. Il est vrai que, pour avoir son pompon, il faut y mettre le prix, et le phylloxéra n'a pas été pour peu de chose dans ce changement de nos mœurs rafraîchissantes et vinicoles.

On s'habille à Old England ou au Pont-Neuf, et on s'affuble de complets ridicules et étriqués. Un gilet blanc sur un pantalon gris avec une jaquette bleue ou noire, rococo. mon cher. Parlez-moi d'un vêtement grisâtre, ou à carreaux, à la bonne heure.

On a essayé de ressusciter le Théâtre-Italien. On a trouvé des dilettanti à l'œil, mais des abonnés sérieux, allons donc! Le ThéâtreItalien est mort, mais on parle de l'inauguration de quatre ou cinq nouveaux cafés-concerts où l'on entendra des refrains, de plus en plus suaves et de moins en moins académiques.

On vend du sucre en poudre dans les magasins de nouveautés. Bientôt on y vendra des légumes, ce qui fera [concurrence aux marchands des quatre-saisons qui encombrent les faubourgs jusqu'à midi.

Mabille est mort et remplacé par... l'Elysée-Montmartre. Au lieu des coupés et des victorias qui attendaient à la sortie les joyeux viveurs et les horizontales allant souper chez Bignon ou au MoulinRouge, de vulgaires fiacres stationnent pour conduire à la Truie-quifile nos soupeurs actuels et leurs... dames.

On organise des bals costumés et par souscription, que l'on appelle: « Bals de la fine gouape! » c'est exquis.

Enfin on a commencé à dire : « je m'ennuie » — puis « je m'embête. » Aujourd'hui vous entendrez dire dans les théâtres de genre, de mauvais genre, si vous voulez; Je... A moi, Zola, pour écrire ce mot.

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Quand guérirez-vous, ô monsieur Pasteur, cette rage de modes ridicules et de mauvais goût? En attendant, chantons avec Despréaux:

Grâce à la mode

On va sans façon (bis),

Oh! que c'est commode,

On va sans façon,

Et sans jupon!

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Exposons-nous les uns les autres.

Nous sommes condamnés, en France, à l'Exposition perpétuelle et par ce temps de kracks successifs, que de gens regrettent leur exposition! Le célèbre socialiste Proudhon eut le premier l'idée de l'Exposition perpétuelle, et le second Empire l'y avait fortement encouragé en promettant le local du Palais de l'Industrie. Ce projet basé, comme celui de la Banque du peuple, sur l'interversion du travail et du capital, n'eut pas de suite. La première exposition en France remonte au Directoire. En l'an IX, trente-huit départements figurent à une seconde exposition; enfin, en quatre ans, le nombre des départements exposants s'éleva à soixante treize et le chiffre des exposants se trouva quintuplé. Les trois expositions de 1834.1839 et 1841 mirent en lumière le progrès de nos inventions fécondes. A l'exposition de 1849 l'Algérie et les colonies furent conviées, et la distribution des récompenses se fit très solennellement. En 1851, ce fut au tour de l'Angleterre de convier la France et les différents Etals à son exposition internationale et gigantesque du Palais de Cristal. Après l'Angleterre, vinrent les États-Unis pour une exposition universelle qui n'eut pas moins de succès que celle de la Grande-Bretagne. En 1835, la nation française inaugure le Palais de l'Industrie par une exposition grandiose dont le souvenir est resté inoubliable. L'expo

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sition universelle de 1867 remporte un véritable triomphe sur l'immense terrain du Champ de Mars, celle de 1878 sur le même emplacement, avec de nombreuses annexes et un pont jeté sur la Seine pour relier le palais et les jardins du Trocadero à l'édifice monumental du Progrès, fait oublier toutes ses devancières. Exposer et s'exposer à toutes sortes d'expositions, est devenu une véritable rage.

Nous avons d'abord, outre le Salon dont on médit beaucoup, mais qui fait partie intégrante de la vie parisienne et du mouvement artistique — les expositions de peinture particulières, comme tout récemment celles de Feyen-Perin et de de Nittis chez Bernheim, et celle de Munkacksy, les Derniers Moments de Mozart à propos de laquelle on fit tant de musique. Le Salon engendre Y exposition des Refusés et celle des impressionnistes qui vous laisse une impression follichonne. Citons encore l ' exposition de Blanc et Noir, comme qui dirait un mêlé-cassis. Il y a enfin les expositions permanentes de la rue de la Paix, de la rue de Sèze et de la rue Drouot.

Une exposition qui ne me met pas en rage, mais qui m'embaume au propre et au figuré, c'est l'exposition d'Horticulture; elle nous donne une faible idée de ce que devait être le paradis terrestre, avant la pomme. On y voit tous les produits de Flore et de Pomone et les enrhumés du cerveau ou les affligés de gastrite sont guéris du coup en respirant ces fleurs odoriférantes et en savourant — par la pensée — ces fruits exquis.

L'exposition de Meunerie me laisse froid — trop de fours, de galettes, de brioches et trop d'industriels qui y débitent un tas de choses étrangères à la minoterie avec accompagnement de trompes de chasse.

Le Concours hippique n'est qu'une exposition de la race chevaline, qui nous permet d'admirer l'adresse des habits rouges, des professeurs d'équitation de Saumur et de Saint-Cyr et des officiers de cavalerie en garnison dans le département de la Seine. Les habituées s'exposent aux regards de tous en exposant des toilettes printanières; cette année elles étaient toutes en deuil, signe des temps.

Les organisateurs de l'exposition du travail sont animés d'un bon esprit, mais leur exposition est un peu trop la reproduction d'un immense bazar, et vendre bon marché n'est pas précisément la devise des industriels représentés pour la plupart par des vendeuses séduisantes et irrésistibles. Quant aux bars tenus par des Suissesses des Batignolles, des Anglaises de Chaillot, des Russes de Montmartre et des Italiennes

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de Montparnasse, ils peuvent aller de pair avec les brasseries costumées.

Les magasins de nouveautés ont la rage des expositions qu'ils pratiquent sur une large échelle. Qui n'a visité ces halles où la mousseline disparaît sous un tas de choses hétéroclites que les philosophes s'étonnent à bon droit de voir réunies là. Paris bientôt ne comptera plus que des brasseries et des magasins de nouveautés.

Il y a les expositions artistiques des cercles où en dehors d'œuvres réellement de valeur, s étalent en long et en large tant de croûtes que l'on admire quand même. — Un ponte mis à mal la veille par un banquier chançard ne peut pas — s'il appartient à la grande confrérie artistique — ne pas recevoir comme fiche de consolation un compliment de son collègue.

Il y a également dans ces cercles des expositions dramatiques, puisque l'on y représente des œuvres inédites de certains membres qui sont toutes proclamées de purs chefs-d'œuvre.

M. Molier nous montre tous les ans en son cirque si original les formes athlétiques, les prouesses, les tours de force — à pied et à cheval — des gentlemen ses amis et de gentes damoiselles de hauts lieux; c'est une exposition fort courue et à laquelle il n'est pas donné à tout le monde d'assister.

Il y a la Morgue où chaque jour on expose les désespérés de la vie et les victimes de MM. les assassins que la sûreté ne pince jamais, c'est une exposition qui attire toujours un nombreux public avide d'émotions.

Il y a les petits théâtres où certaines grues dramatiques ont la rage d'exposer leurs charmes surannés, et où nous sommes exposés à entendre parfois des inepties en prose et en vers et des airs de musique qui nous donnent la danse de Saint-Guy.

Il y a eu l ' exposition triennale. Elle a fait four, n'en parlons plus; l'exposition des diamants de la couronne, l'exposition canine où les banquiers coudoyaient plus d'un cerbère, l'exposition des bébés qui aurait dû amener l'exposition des nourrices. Que d'expositions avant celle de 1889, qui doit être le plus beau fleuron de la couronne de notre ministre du commerce et de l'industrie, car M. Lockroy nous a assuré qu'elle serait le digne couronnement de ce siècle. Ainsi soit-il!

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