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RAGES FINALES

Il y a encore de nombreux cas de rage auxquels nous ne voyons pas la nécessité de consacrer un chapitre spécial. Nous allons donc les passer en revue au courant de la plume.

La rage de la Gymnastique. — J'approuve fort la jeunesse française de se livrer chaque dimanche aux exercices du corps, mais pourquoi tant de clairons qui assourdissent les passants, car on peut être très fort sur le trapèze et très faible sur l'embouchure. Pourquoi garder le soir ces costumes bariolés qui font très bien sur un hippodrome, mais qui jurent dans les rues de Paris avec nos vêtements étriqués. Pourquoi, au lieu de prendre un repos salutaire, se livrer à des culbutes qui n'ont rien de patriotique. Pourquoi cette rage de critiquer un amusement qui fait de nos futurs volontaires autant d'athlètes?

La rage électorale. — Elle ne sévit pas souvent, heureusement pour les gens paisibles. La rage électorale engendre la rage des clubs où tant de beaux parleurs, en disant des choses renversantes, se préparent un siège à la Chambre des députés. La rage des clubs amène la rage des grèves. Celles de Paris ont pour effet de faire payer plus cher aux" clients ceux qu'ils commandent à leur tailleur.

La rage de la mendicité. — Paris ressemble maintenant à une immense cour des miracles. Vous ne pouvez faire un pas sans qu'un cul-de-jatte ne vienne se jeter entre vos jambes, sans qu'un mendiant ne vous présente son moignon sous le nez, sans qu'une femme déguenillée, qui sentle tord-boyaux, ne vous dise qu'elle n'a rien mangé depuis huit jours. Je fais une exception pour les aveugles qui ne vous harcèlent jamais et attendent qu'une âme compatissante dépose son

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obole dans leur sébile. Mais les aveugles restent les plus intéressants, songez-y donc, si leurs caniches devenaient enragés!

La rage de la pèche. — On n'attrape pas de poisson, mais un coup de soleil. Et pendant que Monsieur reste quatre heures sous les arches d'un pont, il ne se dispute pas avec Madame, qui peut tout à son aise bavarder avec les commères de son carré et pêcher, elle aussi, avec son cousin.

Im, rage de la chasse. — Elle rapporte beaucoup aux marchands de gibier qui vendent très cher des lapins avancés, je ne dis pas savants, et des lièvres putréfiés aux Nemrods maladroits mais vaniteux.

fia rage du travestissement. — Elle sévit le mardi gras et le jeudi de la mi-carème. Nombre de jolis messieurs s'habillent en femmes, nombre de femmes s'habillent en hommes et se collent des moustaches. Cela ne les embellit pas. — Nota bene. Les servautes de brasseries se travestissent d'un bout de l'année à l'autre.

La rage du monocle. — A vingt ans, quantité de jeunes gens sont pris de la rage de s'incruster un morceau de verre sous l'arcade sourcilière. Il faudrait forcer les faux myopes et les presbytes de contrebande à porter lunettes comme Sarcey. Le lendemain, ils verraient clair... même dans la politique du gouvernement, ce qui n'est pas donné à tout le monde.

La rage de parler. — Ce proverbe arabe n'est pas mis assez en pratique. On en a la preuve par le recensement de cette année, qui nous dit au juste combien on compte à Paris de perroquets, d'orateurs de clubs, de portières et autres pies-borgnes, sans omettre ceux qui bavardent et jacassent en volapuck.

La rage de dents. — Elle ne satisfait jamais les gens... cives. On en guérit facilement en les mettant dehors, ou en allant chez notre ami de Miiimonde, 62, boulevard Magenta. Celui-là vous insensibilise (Dieu, que c'est difficile à prononcer!) sans risque de vous envoyer mâcher au Père-Laebaise, 72e division, (dite des dentistes) allée des chicots-morts.

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La rage de la morphine. — Au Salon, un tableau cette année a attiré tous les regards. Il représente une femme étendue sur son lit et en proie à une divine extase. Une autre femme, la poitrine nue, la regarde et se prépare à se faire sur le bras gauche une piqûre de morphine. Oui, mais gare aux conséquences. (Ceci s'adresse principalement à vous, femmes de toutes les voluptés, comme dirait Prud'homme.)

LA RAGE DU PIANO

Clii va piano, va saao
Chi va sano, va lontano.

Soit, mais celui qui va piano fait bien enrager ses concitoyens, surtout quand il commence ses arpèges au lever de l'aurore! Et dire que l'impôt dont on les a frappés ne leur imposera jamais silence!

LA MGE DES EDITIONS

Lecteurs, méditez!
Léo Taxil.

Rage, dernière mode, adoptée par tous, le public, les auteurs et
les éditeurs. Sorte de réclame souvent mal comprise.

Aujourd'hui il n'est point rare de lire sur la couverture d'un livre,
vingtième ou trentième édition, le jour de la mise en vente, et à ce
propos une petite anecdote probante.

Un jour un rédacteur d'un de nos plus grands journaux vint à pu-
blier un livre banal chez un de nos premiers éditeurs, et comme ce
journaliste avait un grand nom, on convint de lancer le livre sur une
vaste échelle; le volume fut envové a profusion en dépôt chez les
libraires détaillants.

— Pardon, pardon, dit un libraire au commis qui lui livrait le vo-
lume le jour de la mise en vente, changez-moi ces exemplaires. Com-
ment! vous me donnez du douzième mille pour commencer.

— Oh! monsieur, il ne nous est pas possible de faire autrement.
M. X... (l'auteur) ne veut pas qu'on tire les vingt premiers mille t.
/tins de trois cents exemplaires.

Est-ce assez concluant?

Et maintenant, apprenez, A lecteurs, mais ceci tout u fait entre
nous, que les cent quarante-huit premiers miJle de Paris enragé sont
encore sous presse.

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