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prirent et arrêtèrent les Souliotes, au moment où ils venaient de quitter leurs armes pour se reposer. Changeant aussitôt de direction, ils tournèrent vers Souli, dans l'intention d'attaquer ses défenseurs au moment où ils n'étaient pas sur leurs gardes. On venait, dans cette marche divergente, de descendre les coteaux de Velchistas, et on arrivait au bord de la Thyamis, lorsqu'un des prisonniers s'élançant dans le fleuve, qu'il passa à la nage au milieu d'une grêle de balles, arriva à Souli pour y répandre l'alarme.

Couvert de sueur et de poussière, il rend compte de la trahison qui a livré Tzavellas et les siens au tyran. Il annonce l'approche des bandes d’Ali. On court aux armes, on garnit les défilés ; et des cris de rage annoncent la vengeance qu'on se propose de tirer des parjures, mais le pacha, qui s'était lui-même avancé du côté de Variadès, voyant ses projets éventés, et l'attitude menaçante des Souliotes , rappela ses troupes, et eut recours à d'autres stratagèmes.

Un seul homme de la compagnie de Tzavellas était parvenu à s'enfuir; et au retour de l'armée du satrape à Janina, les Souliotes prisonniers furent plongés dans les cachots. Ils attendaient la mort; et au bout de quelques mois, ils crurent ce moment arrivé, lorsqu'on enleva leur capitaine pour le faire comparaître, devant Ali. « Ta vie est entre mes « mains, lui dit-il, misérable chrétien ; et les plus « affreux supplices t'attendent, si tu refuses de me « livrer Souli : au contraire, si tu y consens, je « prends l'engagement irrévocable de te rendre le

« plus puissant seigneur de l'Albanie. Voilà ma ré« solution tout entière; tu l'as entendue, choisis et « prononce.

A cette proposition inattendue, Tzavellas repartit qu'étant un simple capitaine, il ne pouvait traiter seul de la reddition de Souli; mais que si on lui accordait la liberté, il s'engageait à faire entendre raison à ses compatriotes. Pour preuve, ajouta-t-il, de la sincérité de mes sentiments, je laisserai entre vos mains, comme otage, mon fils, qui se trouve parmi nos prisonniers, et vous savez si sa vie ne m'est pas plus chère que la mienne.

Cette demande ayant été agréée, on relâcha Tzavellaš. Dès qu'il fut de retour dans ses montagnes, après avoir fait part aux siens de l'engagement qu'il avait pris, et sans attendre leur résolution, il écrivit au pacha en ces termes :

« Ali pacha Tébélen , je me félicite d'avoir trompé a un imposteur; je suis prêt à défendre ma patrie « contre un brigand tel que toi! Mon fils peut périr, « mais je saurai le venger avant đe descendre moi« même au tombeau. Quelques Turcs, tels que toi, « disent que je suis un père sans pitié, qui ai « sacrifié mon fils à ma délivrance particulière. « Mais réponds-moi : si tu te rendais maître de nos a montagnes, ne l'égorgerais-tu pas ce fils, ainsi que « toute la population ? Qui le vengerait alors ? Libre « maintenant, nous pouvons être vainqueurs ; ma « femme, qui est encore jeune, me laisse l'espérance « d'avoir d'autres enfants. Si mon fils regrettait d'être

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a sacrifié pour la patrie, il serait indigne de vivre et « de porter mon nom. Consomme donc ton crime, a perfide, je suis impatient de me venger.

É y's Ở iuoouévos éxopós oou,

« Tţabendas. " « Moi, ton ennemi juré,

a TZAVELLAS. » Cette lettre en imposa au satrape. Tzavellas et sa femme Moscho, prirent les armes; furieux comme des lions, ou tels que des Souliotes, leur valeur et leur audace obligèrent Ali pacha, après trois ans de représailles et de combats, à rendre leur fils et les Souliotes qu'il avait pris en traître. Après avoir obtenu cette réparation éclatante, Tzavellas, épuisé par les fatigues de la guerre, mourut en léguant par testament à son fils Photos, le soin de sa mère et de şa vengeance.

A cette époque, Ali pacha se trouvait impliqué dans une affaire, dont l'issue, plus qu'incertaine , compromettait son existence politique. Dès l'année. précédente, il n'avait pas reçu les firmans d'investiture que la Porte accorde annuellement à ses délégués qu'elle continue dans leurs fonctions. Elle sortait d'une guerre étrangère (1), pendant laquelle son pacha profitant du désordre qui agitait l'empire ; s'était agrandi et fortifié aux dépens de ses voisins. En même temps que ces méfaits étaient connus à Con

(1) La paix avait été signée à Iassy le 15 du mois Zémadzielével 1206, correspondant au 9 janvier 1792.

stantinople, on savait qu'il avait eu des rapports criminels avec plusieurs émissaires de la Russie. Il avait reçu chez lui Pangalos de Zéa, Sotiri de Vostitza; il avait communiqué à diverses reprises avec l'ennemi ; et on s'était saisi d'une correspondance qui dévoilait ses trames. Il restait prévenu d'avoir voulu se rendre indépendant, en se faisant déclarer prince de la Grèce. Ce projet, tout insensé qu'il était alors, vu l'insuffisance de ses moyens, car il ne commençait qu'à être connu, fut jugé autrement dans le divan, et on crut pouvoir lui demander compte de sa félonie. Ainsi que cela devait arriver, Ali nia effrontément ce dont on l'accusait, dévouant sa tête, si on parvenait à lui prouver qu'il eût jamais signé quelques écrits pareils à ceux qu'on supposait. Comme on avait en main des preuves matérielles revêtues de son sceau (1), sultan Selim, afin de le confondre, expédia à Janina un capigi - bachi , chargé d'entamer juridiquement et de poursuivre cette importante procédure criminelle.

L'officier du sultan, étant arrivé auprès d'Ali pacha, mit sous ses yeux les pièces authentiques de ses intelligences avec les ennemis de l'état; et cette fois, la vérité parut triompher. « Je suis , dit

(1) Les Turcs paraissent avoir emprunté des Romains l'usage de signer leurs écritures privées et publiques avec un sceau ; les visirs, pachas, cadis, et autres employés du gouvernement, ont des doubles de leurs cachets déposés à la chancellerie d'état à Constantinople , qui servent à vérifier l'authenticité de cette griffe.

« Ali, coupable aux yeux de Sa Hautesse; ce sceau « est le mien, je ne puis le méconnaître ; mais le « corps de l'écriture n'est pas celui de mes secrétaires; « on aura surpris mon cachet pour signer de pa« reilles pièces, afin de me perdre. Je vous prie de « m'accorder quelques jours pour tâcher de découvrir « le mystère d'iniquité, qui me compromet aux yeux « de mon maître et de tous les fidèles musulmans. « Que Dieu veuille me mettre sur la voie qui éclaire « mon innocence, car je suis pur comme la lumière « du soleil, quoique tout dépose contre moi! » : Après cette conférence, Ali feignant de procéder à une enquête secrète, avisait aux moyens de sortir d'embarras d'une manière légale, et, s'il n'en trouvait pas, à tâcher de corrompre le capigi-bachi, ou bien à se défaire de sa personne. Cette dernière mesure eût été l'ouvre du désespoir; il était préférable de recourir à la ruse : enfin son génie fécond en ressources le tira d'un des plus grands embarras dans lesquels il se fût encore trouvé. Il appela en conséquence un Grec, enfant de cette race destinée à expier tous les forfaits de ses oppresseurs, auquel il fit part de son dessein, sans lui en dévoiler toute l'importance. « Je t'ai toujours aimé, lui dit-il, tu le sais; « et le moment où je veux faire ta fortune est arrivé. « A dater de ce jour, tu es mon fils; tes enfants sont « les miens, ma maison sera la tienne; et pour prix « de mes bienfaits, je n'exige de toi qu'un faible « service. Je ne te parle pas de l'obéissance que tout x sujet doit à son maître; il ne s'agit ici de nuire à

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