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«personne, chose au reste qui ne serait pas à la « charge de ta conscience (1); mais d'une affaire de o forme de la quelle je veux me tirer avec honneur. «Tu connais ce bélial (maudit), ce capigi-bachi, «arrivé ces jours derniers; il a apporté certains « papiers souscrits de mon sceau, dont on veut se « servir, afin de me harceler pour me tirer de l'argent. « J'en ai trop donné jusqu'à présent; et cette fois au «moins je veux, sans bourse délier, si ce n'est pour «un bon serviteur tel que toi, le réduire au silence. « pour cela, j'ai pensé, mon fils, qu'il fallait te rendre « au Mékémé (tribunal) quand je t'en avertirai, et y « déclarer, en présence de l'officier du sultan et du « cadi, que tu es l'auteur des lettres qu'on m'attribue, « et que tu t'es servi, sans autorisation, de mon cachet, « afin de leur donner un caractère officiel.

A ces mots, le Grec pâlit, et voulut répliquer... «Que crains-tu, mon bien-aimé? parle, ne suis-je « pas ton bon maître? tu acquiers à jamais ma bien

(i) Le système de l'obéissance passive ne laisse ni volonté ni conscience aux sujets. Le satellite, et tout homme commandé, vole, empoisonne, assassine sans remords, en disant, pour sa justification: le maître Va ordonné. Cette morale réagit même sur les conventions privées, dans lesquelles on stipule toujours : sauf le commandement du maître, maxime qui ouvre la porte à toutes les fraudes. Dans l'antiquité, on ne mettait dans la balance que le pouvoir de Jupiter et de son tonnerre, n&'pp» Aioç rè jcaï xspaovoû ( Synes. orat. de regn. p. n ); et'la réserve, étant plus générale, n'avait pas les mêmes inconvénients, car il fut toujours avec le ciel des accommodements, « veillance. Qui pourrais-tu redouter, quand je te «protége? le capigi-bachi a-t-il quelque autorité? «j'ai fait jeter vingt de ses pareils dans le lac; « oserait-il entreprendre quelque chose ici sans ma « permission? Ali pacha n'est pas encore descendu «au point de laisser empiéter sur ses droits; et s'il « aime à avoir de l'obligation à ses sujets, il sait les «récompenser, sans s'abaisser jamais vis-à-vis d'eux «jusqu'à la prière. Je ne suis pas dans de pareils « termes avec toi; je connais ton dévouement; et pour « te prouver à quel point j'en suis convaincu, je te «jure, s'il te restait des doutes, au nom de mon «prophète, sur ma tête et celle de mes fils, qu'il « ne t'arrivera rien de fâcheux de la part de Vofficier «de la Porte. Garde-toi surtout de parler de ce que « je te confie, afin que notre affaire réussisse suivant « nos désirs communs. »

Le Grec, courbé sous le glaive du satrape, auquel il ne pouvait échapper, ébranlé par ses promesses, et placé dans une alternative déplorable, promit de porter le témoignage que le tyran arrachait à sa conscience. C'était ce que celui-ci voulait; et après cet accord, Ali manda le capigi-bachi, auquel il dit, avec l'accent de la plus profonde émotion : « J'ai dé« couvert enfin la trame infernale ourdie contre moi. « C'était l'œuvre d'un homme soudoyé par les impla« cables ennemis de l'empire, un agent de la Russie. « Il est en mon pouvoir, et je lui ai fait espérer sa «grace, à condition qu'il révélerait tout devant la «justice. Veuillez donc vous rendre au Mékémé; con«voquez le cadi; qu'il rassemble les juges et les « primats de la ville, afin qu'on entende la déposition « du coupable, et que la vérité triomphe. »

Le capigi-bachi s'etant transporté au tribunal, le Grec, tremblant, y comparut; et chacun fit silence. — Connais-tu cette écriture? lui demanda le cadi. —C'est la mienne.Ce sceau?C'est celui d'Ali pacha, mon maître.Comment se trouve-t-il apposé au bas de ces lettres?Seigneur, c'est de mon chef que je l'y ai mis, en abusant de la confiance du pacha, qui me le laissait parfois, pour signer ses ordres. Cela suffit, retire-toi.

Ali, inquiet du succès de son intrigue, s'était acheminé vers la maison du cadi; et il entrait dans la cour, lorsqu'un signal d'Abas, son bélouk-bachi, lui fit connaître que l'affaire était terminée à sa satisfaction. Comme celui-ci avait le mot d'ordre, il saisit en même temps le malheureux Grec, qui sortait de l'audience; ses sbirres poussent des cris qui étouffent sa voix, et il est pendu dans la cour même du tribunal, sans avoir pu se faire,entendre... Le satrape monte alors l'escalier; et aussitôt introduit qu'annoncé, il se présente aux juges, auxquels il demande le résultat de leur information ; on lui répond par une acclamation. «Eh bien, poursuit-il, le criminel «auteur de la félonie qui pesait sur ma tête n'est « plus, je viens de le faire pendre. Puissent être «punis et périr ainsi tous les ennemis de notre « glorieux sultan ! » On dressa, sans désemparer, procès-verbal de ce qui s'était passé; et, à l'appui de cette formalité, Ali pacha ajouta un don de cinquante bourses qu'il fit agréer sans peine au capigi-bachi. Il envoya en même temps de riches cadeaux à plusieurs membres du divan, persuadé que les présents entretiennent la bienveillance; et le Grand-Seigneur, abusé, ou feignant de l'être, consentit à lui rendre une confiance qu'il n'avait jamais méritée.

C APITRE IV.

Ali extermine les Turcs de Bossigrad.—Révolte du visir de Scodra.— Parti qu'Ali tire de cet événement.— Massacre des Osmanlis par les Guègues.—Corfou occupé par les Français. — Mission de l'adjudant général Rose à Janina ;— s'y marie. — Fêtes. — Carmagnole dansée. —Destruction des peuplades chrétiennes de S. Basile. — Révolte de Passevend Oglou.— Ali marche vers le Danube. — Expédition des Français en Egypte. — Ali revient en Épire à cette nouvelleArrestation de l'adjudant général Rose. — Combat de Nicopolis. — Défaite des Français. — Traits de bravoure de Gabauri et de Richemont. — Assassinat des Prévésans à Sala- gora Dévouement d'un Ithacien.— Prisonniers français conduits à Constantinople.—Parga sauvée par les Russes. —Nelson envoie complimenter le satrape Ah, • '•

X Out prospérait à Ali pacha, quoique sa fourbe fût connue et avouée de ceux même qui avaient intérêt fi la taire. Plus il avançait dans sa carrière, et plus il était persuadé que Vaudace élève celui qui sait tout braver, dans un pays oh la volonté d'un seul est l'état et la loi, et ou les lois sont plus particu* librement encore que dans les républiques, terribles, et pour ainsi dire viagères. Cependant, afin de suivre les errements fallacieux dont il couvrait ses desseins, il feignit de déférer au vœu du divan, en se mettant à la poursuite des voleurs qui désolaient la Romélie. En sa qualité de grand prévôt des routes, il entrait dans ses attributions de les réprimer; et il dirigea ses attaques contre les habitants de Bossigrad (1), dont les déportements étaient connus jusqu'à Constantinople. Il confia, en conséquence, le soin de les réduire, àPaléopoulo et à Canavos, au grand scandale des Albanais mahométans, irrités d'être commandés par deux chrétiens, et accoutumés surtout à ne voir dans le brigandage que l'exercice d'un droit naturel. Aussi cette entreprise fut-elle sans succès; et Ali, loin d'en témoigner du mécontentement, envoya complimenter les Bossigradiens sur leur bravoure. Il leur députa Noutza Macri-Mytchis,qui leur remit une lettre par laquelle il leur mandait, qu'admirateur sincère de leur courage, il désirait les compter au nombre de ses plus fidèles serviteurs, en leur offrant, s'ils voulaient entrer à sa solde, de leur donner des emplois agréables et lucratifs! Séduits par cette offre, et surtout alléchés par l'appât du gain, les Schy^ petars de Bossigrad se rendirent auprès d'Ali pa-.

(i) Voyez t. Ii, c. iv de mon Voyage.

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