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fit dresser son sopha sur la galerie de la douane de Salagora, où il venait d'arriver. Il ordonna ensuite d'exhumer lentement, et l'un après l'autre, de la sentine du vaisseau, les chrétiens qu'on amenait devant lui, en les traînant par les cheveux. Inclinés sur le bord d'un terrain préparé en forme de cuve, envain ils élevaient vers lui des mains suppliantes, il ne répondait à leurs cris qu'en donnant, avec un rire guttural, le signal qui faisait tomber chaque tête. Il criait même, dit-on, comme Caligula au bourreau, de frapper le patient de manière qu'il se sentît mourir: «Ita feri ut se mori sentiat.»

A mesure que les victimes tombaient, comme ces taureaux jadis immolés aux autels des Euménides, des acclamations se faisaient entendre, on se précipitait sur leurs dépouilles, on insultait à leurs tristes restes, et le soleil ne recula pas d'horreur? Cependant vers la fin des supplices, le bras du nègre Osman, qui n'avait cessé d'égorger, s'arrêta; son corps nud jusqu'à sa ceinture éclatante d'or, qui attachait un caleçon de pourpre, s'agita convulsivement; ses genoux fléchirent, et il succomba, asphyxié, au milieu des martyrs, exhalant son ame impie aux yeux de celui dont il était le féroce instrument.

On n'avait que l'embarras du choix pour trouver un successeur au bourreau, tous les Schypetars mahométans offraient leurs bras, lorsqu'on vit s'avancer à force de rames et de voiles, à peine enflées par les brises mourantes du soir, une barque portant pavillon parlementaire. Elle venait arracher des chrétiens à fa mort. Elle semblait impatiente d'arriver; les marins, à défaut de vent, forçaient d'avirons; elle aborde en refoulant la vague. Un homme s'élance à la plage, il présente un sauf-conduit d'Ali pacha, il se nomme: c'était Gérasimos Sanghinatzos d'Ithaque. Il se trouvait à Leucade au moment du sac de Prévésa; il avait fait négocier le rachat de son frère et de son cousin, prisonniers du tyran. Il volait à leur délivrance chargé de la rançon convenue, lorsqu'il aperçoit les deux têtes des objets de sa plus chère affection, nageant dans une mare de sang. Il retient ses larmes, il dépose aux pieds du tyran l'or qu'il avait demandé, et courant vers le vaisseau, il désigne comme son frère et son cousin, deux Prévésans inconnus de lui et d'Ali, qu'on lui délivre. Il se précipite aussitôt dans sa barque, s'éloigne et rentre au bout de quelques heures à Leucade, pour pleurer son frère et son cousin, en rendant grace à Dieu d'avoir dérobé deux infortunés au couteau qui ne cessa de frapper, que quand le dernier des chrétiens eut vécu, et leurs cadavres privés de sépulture furent abandonnés pour servir de curée aux vautours et aux jakals de cette solitude.

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Au bruit des funérailles de Prévésa, les Mahométans dela moyenne ët b'à'ssè' Albanie étaient accourus pour< prepare part au pillage, dès qu'il n'y avait plus eu de dangers à courir. Il en arrivait chaque jouy^ efcpresque à chaque heure, des bandes >noiuvelles,: et Ali pacha, en rentrant dans cette ville, Êë trôuva ù la tête de plus de quinze mille scélérats armés. Comme' il n'y avait plus rien à voler, il leur laissa démolir les maisons, afin d'y chercher des trésors qu'ils croyaient y être cachés; et la faim les pressant au bout de quelques jours, il s'achemina vers la Thesprotie, où il s'était fait précéder par son fils Véli. Il se proposait de fondre sur Parga, mais l'escadre russe et ottomane venait d'entrer dans la mer Ionienne, et le tyran fut prévenu dans ses desseins par l'amiral russe Ocksakoff, qui prit possession de cette ville au nom de son souverain; la garnison française qui s'y trouvait fut honorablement reconduite à Corfou, sans être considérée comme prisonnière. Ainsi le résultat de cette campagne fut, pour Ali pacha, l'occupation de Buthrotum, de Prévésa et de Vonitza,dont le château fut évacué par les Français, qui se replièrent sur Sainte-Maure (i).

La Porte Ottomane voyant arriver à Constantinople un'général français, des prisonniers et des têtes expédiés par Ali, lui envoya la troisième queue ou drapeau,"et lui conféra le titre de visir que nous lui donnerons désormais. Son nom, qui n'était connu que comme celui d'un intrigant heureux, acquit à l'étran

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(i) Quatre soldats, restés malades dans le château au moment de l'évacuation, furent assassinés par Logothète Calichiopoulo, qui vint faire hommage de leurs têtes à Ali pacha. Sur quelle terre le sang français n'a-1-il pas coulé? et quel temps offrit jamais de plus généreux martyrs que cette époque, où personne n'avait en perspective le bâton de maréchal de France?

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flotte au milieu de la mer Égée, envoya un de ses officiers le complimenter sur la victoire de Prévésa. Il serait lui-même, écrivait-il à Ali Tébélen, descendu aux rivages de Nicopolis pour embrasser le héros de VÉpire, mais les fêtes de Palerme, auxquelles il était convié sous le titre nouveau de Brontè (i), qu'on venait de lui décerner, réclamaient sa présence. Il était impatient de recevoir des mains de l'impudique Hamilton la couronne ducale dont elle ceignit le front du cyclope, au milieu des orgies qui précédèrent les assassinats juridiques des Cyrille et des Garacciolo, dans le sang desquels le vainqueur du Nil souilla ses lauriers.

(i) Bronté; on lui avait adressé le diplôme de duc deBronté ( duc du tonnerre), nom d'un des Géants de la Trinacrie, ou Sicile, après le combat naval d'Aboukir. Ce fut dans les fêtes données à cette occasion à Palerme, qu'il vit danser la nouvelle Hérodiade, dont il devint amoureux, au point de lui sacrifier jusqu'à l'honneur, en s'associant à ses fureurs... Et les cendres de Nelson reposent à Westminster!

',. CHAPITRE V.

Circulaire adressée par Ali pacha aux agas de l'Épire. — Conférence de Bufhrotum —Il trompé les Russes et les Anglais. —Vicissitudes des Souliotes.—Plaintes des Russes.—Paléopoulo soulève les armatolis contre le satrape. — Souliotes abandonnés à eux-mêmes.—Noyade d'E^phrosine et de dixsept femmes.—Ses suites.,;— Arrivée de Samuel à Souli. — Il prend le nom de Jugement dernier.—Encourage les chrétiens. —Dévouement, embarras, chagrins de Photos Tzavellas.— Est banni, mis aux fers, n'est occupé que du salut de ses compatriotes. — Attitude formidable de Samuel. — Véli et Mouctar devant Souli. — Mort tragique d'Éminé, femme d'Ali.—Capitulation de Souli. — Holocauste de Samuel. —Femmes souliotes qui se précipitent dans les gouffres avec leurs enfants.—Despo, veuve d'un capitaine, avec plusieurs autres, se brûle dans le château de Regniassa. — Combat du pont de Coracos; valeur malheureuse de Kitzos et Nothi Botzaris. — Jeunes martyrs de Souli.

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Enflé de ses succès, complimenté par Nelson, méprisé des Russes, qui savaient apprécier le moderne Pyrrhus à sa valeur, le visir Ali pacha employa l'hiver de 1798 et une partie de l'année 1799 à préparer la guerre d'extermination qu'il voulait livrer aux Souliotes. S'il les craignait lorsqu'ils étaient abandonnés à eux-mêmes, il les redoutait beaucoup plus quand ils seraient voisins des Moscovites, qui devaient immanquablement s'emparer de Corfou. Il

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