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honte des négociateurs chrétiens, qui étaient des Moscovites et des Anglais, être sujets de la Porte Ottomane : mais cependant la croix seule pouvait flotter sur leurs villes. Cette considération consolante pour les Grecs, aurait ramené, en attendant des jours plus heureux, les restes de leurs populations, aux lieux qui les virent naître, et où reposaient les cendres de leurs aïeux. Placés dans cette attitude mixte d'exemptions et de servitude, un vaivode, de race turque, prenait seul les rênes de l'administration civile. Il était révocable à la demande du sénat ionien, ne pouvait établir de taxes sans son consentement, n'ayant à son libre arbitre que la police, les droits d'infliger la bastonnade, et pour milice que des armatolis chrétiens. .

Les Grecs, qui ont rarement de pareilles bonnes fortunes , n'auraient sans doute jamais joui des avantages d'un pareil traité, sans l'impolitique de leur oppresseur , persuadé que les conventions et les serments ne sont que l'ajournement de plus grands projets, et des moyens pour abuser le peuple. Il ne se serait peut-être pas abusé, si trop empressé de satisfaire sa haine contre les habitans de Parga , qu'il détestait plus encore que les Souliotes , elle ne lui eût trop fait présumer de la puissance de son or. Il travailla donc, à l'aide de ce moyen, à renverser le traité de 1800, et il mit en æuvre ce qu'il put de ressorts, pour faire réunir à son sangiac les cantons ex-vénitiens.

Tout Turc est vénal, et il ne fut pas difficile à Ali de suborner le capitana-bey Kadir pacha, qui se constitua son avocat près du divan, pour représenter que la main de fer de son client pouvait seule comprimer l'esprit turbulent des Grecs. On craignait qu'il ne parvînt à en imposer également à l'amiral Ocksakoff, lorsqu'on vit celui-ci pousser la condescendance jusqu'à consentir que le labarum disparût du château de Parga, et qu'il fût occupé par une garnison mixte de Russes, et de soldats turcs ; mais heureusement que cet accord ne fut pas goûté par celui qui ne visait qu'à constituer ses empiètements. Plus heureusement encore pour la cause de l'humanité, qu'elle avait un défenseur incorruptible dans la personne de Georges Palatino, de Leucade, secrétaire d'Ocksakoff, qui fut secondé avec tant d'efficacité par le comte Mocenigo, ministre de Russie, et par le consul-général Libéral Bénaki, que la légation russe obtenant l'exécution du traité de 1800, qu'elle regardait comme un palliatif, arracha des mains d’Ali les fruits ensanglantés de sa conquête. Abdoulla bey, membre de l'oulèma, vint en conséquence établir le siége de son vaivodilik à Prévésa; Vonitza reconnut son autorité; Parga reçut, avec une répugnance marquée, un de ses délégués avec une suite de quatre tchoadars, et Ali, contre tout droit, retint', Buthrotum. Mais quels furent ses transports de rage! il est plus facile d'y croire que de les imaginer : une lionne, à laquelle on a enlevé ses petits, ne rugit pas avec plus de fureur dans les forêts du mont Atlas, que le tyran renfermé dans son palais,

lorsqu'il se vit frustré du fruit de ses envahissements. Accusant le ciel et la terre, il se débattait, en maudissant la majesté de Selim III, dont il jura la perte, et jamais serment ne fut plus cruellement rempli. Il s'exhalait en anathêmes, remplis d'expressions brutales contre la validé sultane, et son intendant Jousouf Lâla, Schypetar, né dans le mont Erymanthe, avec lequel il avait été lié d'amitié dans sa jeunesse. Il bondissait ainsi qu'un sanglier blessé par un chasseur, en pensant à la joie des Souliotes, ravis de l'atteinte portée à sa fortune (yeloūv oi Kepatades); ils rient, s'écriait-il, les cornus! Il aurait voulu dévorer Ibrahim pacha , qui avait donné une fête à la nouvelle de ses revers, et écraser les beys Chamides, auxquels il était échappé, à ce sujet, quelques plaisanteries sur son compte. Plus 'd'une fois il avait repoussé les consolations de ses fils, et d'Éminé; une disgrâce générale semblait peser sur tous ceux qui l'approchaient, lorsque le chef des armatolis, Canavos , auquel il était redevable de la vie, parut à une des audiences qu'il accordait dans les intermittences de sa colère.

Nous sommes seuls, lui dit-il : tu connais ma position, tu vois le nombre de mes ennemis; eh bien, je ne crains que trois choses au monde! Devine quels sont ces objets si redoutables. Le premier sans doute , repartit Canavos, c'est Dieu ? - Je ne l'ai jamais craint, répliqua brusquement Ali. — Dans ce cas, veuillez vous expliquer. — Celui que je redoute surtout, c'est ce Souliote Christos Botzaris; le

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second, Jousouf bey, kiaya de la sultane validé; et le troisième..... Eh bien ! dit Canavos - Le troisième; c'est toi - même! Ton courage, tes services, te rendent redoutable à mes yeux. - Puisque mes services ont pu me mériter votre colère, ma vie est en votre puissance, et vous pouvez en disposer. - Je te l'arracherais à l'instant, si cela ne me compromettait auprès de mes soldats. Juge donc, combien .tu es dangereux pour moi! Où est ton beau-frère Paléopoulo? – Il est retourné à Agrapha. — Sais- tu quelque chose de Christos Botzaris ? — Il est à la tête des Souliotes. — Comme vous me haissez tous ! Retire-toi, et mande à Paléopoulo de m'amener ici tous ses armatolis. Tu verras bientôt qu'Ali est une torche ardente (1), qui brille avec autant d'éclat que le soleil ; les ténèbres se dissiperont à son lever.

Canayos, intimidé, se retira; et en transmettant à son beau-frère l'ordre du visir, ainsi que les détails de son entretien, il lui fit dire par un messager fidèle de rassembler ses troupes et de se tenir sur ses gardes; tout rapprochement étant désormais impossible entre eux et le visir. Pour lui, quelques jours après cette brusque sortie du tyran, qui l'avait appelé de nouveau à son conseil et comblé de caresses , en traversant de nuit les rues de Janina, il fut atteint d'un

(1) béyyeu Ấne tágas otàs oxotadas, c'était son expression de jactance, que ses fils répétaient quand ils parlaient de l'activité brûlante de leur père.

coup de pistolet, qui le blessa légèrement à l'épaule. Cet avis lui ayant dicté le seul parti qui lui restait à prendre, il tourna aussitôt ses pas vers l'Étolie, où il ne-put rentrer, le tyran lui ayant dressé des embûches au passage du Macrynoros où il fut assassiné avec les palicares qui l'accompagnaient.

A la nouvelle du meurtre de Canavos, Paléopoulo appelle à la vengeance les braves de l'Othryx, du mont Oëta, de l'Etolie et de l'Acarnanie. Boucovallas avait cessé de vivre; et on vit à sa place Euthyme Blacavas, qu'une main invisible semblait avoir pourvu d'armes et de munitions: si on n'avait pas su que les Russes avaient associé leurs ressentiments à ceux des Grecs outragés. Enfin, pour comble d'embarras , les beys de Salone faisant cause commune avec les armatolis, se révoltèrent. Ainsi, Ali, qui avait déja une ligue formidable contre lui, se trouva presque subitement seul contre tous, mais supérieur par son génie à tant d'ennemis. Les Souliotes triomphaient! ils avaient donné l'éveil aux peuplades libres de l'Épire; ils comptaient dans leur alliance ce que la Grèce continentale avait de chefs le plus illustres, car Colocotroni , fameux partisan du Péloponèse, s'était joint aux Étoliens; et le satrape ne connut sa position véritable que par les hostilités, qui commencèrent sur toute sa ligne d'occupation.

Une pareille secousse était de nature à l'étonner; mais Ali, accoutumé à la mobilité des Albanais , n'en parut que médiocrement alarmé. Pour neutraliser les efforts d'Ibrahim pacha , il soudoya les beys

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