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Il est de principe en politique de ne négocier que les armes à la main, et de ne profiter de la victoire que pour obtenir des avantages modérés lorsqu'on veut qu’un traité soit durable. Ali pacha semblait pénétré de cette vérité, lorsqu'il proposa aux Souliotes de terminer, par un pacte fraternel, les longues guerres qui désolaient lÉpire. La Porte ottomane, à laquelle l'extension de la puissance de son visir portait ombrage, lui avait ordonné d'en finir par un accord pacifique, chose qu'il eut soin de taire, quoiqu'il ne laissât pas ignorer aux chrétiens de la Selleïde que Selim III était dans des dispositions bienveillantes à leur égard. Pour les mériter il ne demandait plus la possession de leur territoire, mais la faculté d'arborer le pavillon impérial à Souli, où il ferait bâtir un fort, dont le commandement serait donné à Georges Botzaris, que le Grand-Seigneur avait nommé polémarque, et où il n'entretiendrait qu'une faible garnison de quarante soldats de la garde vizirielle. Enfin, pour prévenir dans la suite tout sujet de discorde, il n'ajoutait à cette condition que la clause préalable, d'éloigner des montagnes de Souli le capitaine Photos Tzavellas, qui pourrait se retirer et vivre en paix partout où bon lui semblerait.

Les Souliotes, bloqués étroitement, ennuyés d'une guerre qui ne leur présentait que des privations et des maux sans nombre dans l'avenir, ébranlés par les discours de Georges Botzaris, que le visir avait député vers eux en qualité de plénipotentiaire, se décidèrent à accepter les propositions qu'on leur faisait, sans perdre cependant l'idée de la perfidie de celui qui leur offrait la paix. Cette résolution arrêtée, les gerontes appelèrent à un conseil privé le capitaine Photos, qu'ils conjurèrent, au nom de la république et de ses concitoyens, d'obtempérer à une décision prise dans l'intérêt sacré de la patrie. Son absence ne serait pas de longue durée, il suffisait de deux ou trois mois pour juger si le satrape tiendrait sa parole, et dans le cas contraire on dissimulerait assez de temps pour reprendre de nouvelles forces et montrer au sultan même, que loin d'être des rebelles, ils étaient ses soldats les plus fidèles, puisqu'ils n'avaient jamais résisté et ne résisteraient alors qu'à un ambitieux, qui ne soupirait après la réduction de Souli, que pour planter sur ses météores l'étendart de la révolte contre l'autorité souveraine.

A cette déclaration inattendue, Photos resta glacé de stupeur, ses yeux cherchaient à se convaincre si c'étaient bien ses anciens amis qu'il voyait. Prenant ensuite la parole avec douceur, il leur représenta les dangers auxquels ils s'exposaient, en souscrivant à un accord fallacieux. Il leur en démontra les inconvénients, et les trouvant inébranlables : Je partirai, dit-il avec émotion, je m'éloignerai, jobéirai à vos ordres; mais au nom du ciel, veillez sur le sort de la patrie, et ne laissez pas déshonorer le nom de nos ancêtres. Il les quitte en achevant ces mots, et les yeux baignés de larmes, il ne rentre sous le toit paternel, que pour y mettre le feu : La demeure des Travellas ne sera pas souillée par l'ennemi! il dit,

et des tourbillons de flammes annoncent à la Selleïde l'ostracisme d'un de ses enfants. Suivi de vingt-cinq de ses plus braves soldats, il se rend au village de Chorta (les pâturages), éloigné de deux lieues, tandis que sa sour Caïdo va s'enfermer au monastère de Ste-Vénérande, où Samuel s'était retiré avec trois cents Souliotes, sans vouloir entendre à aucune des propositions d'Ali pacha.

Dès que le visir fut informé de l'exécution de l'article préliminaire qu'il imposait aux chrétiens, il s'empressa d’écrire à son envoyé, de traîner les négociations en longueur et de ne rien conclure jusqu'à nouvel ordre. Il envoya en même temps complimenter et inviter Photos à se rendre à Janina pour régler ensemble les affaires de Souli, voulant, disait - il, quun traité de réconciliation aussi solennel fút revêtu de la signature d'un homme dont il estimait assez la bravoure pour l'avoir jusqu'alors regardé comme son plus redoutable adversaire.

A cette proposition le banni de la Selleïde soupçonna que le satrape, accoutumé à prendre tous les masques, lui tendait un piège, et il ne fit aucune réponse à ses ouvertures. Il songeait même à se retirer dans les îles Ioniennes, mais bientôt, rassuré par les protestations des beys du Chamouri, qui étaient ses amis, pressé par ses ingrats concitoyens d'obtempérer à une invitation amicale, flatté à son tour de l'idée de se venger en procurant une paix avantageuse à son pays, il se détermina, malgré son extrême répugnance, à retourner vers le tyran qui l'avait autrefois retenu dans les fers. Ce fut de la sorte que Photos, naguères la terreur · d'Ali et la gloire de l'Épire, vint à Janina. Il y fut

accueilli avec distinction, et coniblé de caresses par Ali qui, après de tendres reproches, le nomma mille fois son cher fils, le brave de la Selleïde, et lui parla sans détour d'une paix, objet de ses désirs. Des flots de miel (1) coulaient de ses lèvres, mais quand on aborda la question de Souli, le vieil ennemi des chrétiens ne put se contenir. La franchise austère, quoique polie, de Photos, sa candeur, sa noble résistance l'irritèrent au point que celui-ci, moins pour sa sûreté, que pour le bien de ses compatriotes, dut consentir à retourner à Souli, s'y constituer son avocat, et revenir avec une réponse décisive à de nouvelles prétentions, qu'il lui fit promettre de rapporter en personne. .

Photos sortit de l'antre du lion à ces conditions, mais avec le dessein formel de raconter aux Souliotes qu'Ali ne leur offrait la paix que parce que la Porte lui avait ordonné de respecter leur tranquillité, et qu'en tenant ferme, il serait obligé d'en passer par ce qu'on voudrait. Enfin il se proposait de leur faire connaître les traîtres qui conspiraient contre la patrie; car il avait été informé de leurs trames, pendant son séjour à la cour du satrape, où tous ceux qui l'environnaient n'étaient pas vendus et servilement soumis à ses volontés.

(1) Bryvei ueai, disaient les Grecs, pour exprimer le charme. de ses paroles, quand il voulait séduire quelqu'un.

De retour à Souli le généreux Photos exposa à ses compatriotes les diverses demandes du pacha, et comme ce n'étaient plus celles qu'il avait couvertes du voile de la modération, elles furent unanimement rejetées. Alors, plus que convaincus de ce qu'il leur avait prédit, au moment où ils le bannissaient, ils le supplient de renoncer à l'idée de retourner à Janina; ils confessent l'injustice commise à son égard, ils lui demandent pardon, ils le conjurent de ne plus les abandonner, avec promesse de faire rebâtir sa maison, et de déposer l'autorité suprême entre ses mains. Photos allait peut-être consentir à cet accord; mais dès qu'il y mit la condition de punir sur-le-champ les Eupatrides ses pairs, Koutzonicas, Diamanté Zervas et Pilios Gousis, il comprit, par le refus du Conseil, que le pas de Souli à la roche d'Avaricos étant fermé pour châtier les patriciens coupables, qu'on précipitait autrefois dans l’Achéron, il ne pouvait plus servir son pays que par sa résignation. Il déclara qu'il partait pour remplir son ostracisme; et, sans voir Samuel, sans embrasser sa sæur Caïdo, qui le saluèrent par une décharge d'artillerie au moment où il s'éloignait de sa chère patrie, il regagna ainsi Janina, où le tyran, informé par ses émissaires de ce qui s'était passé, dédaignant d'admettre un banni à son audience, le fit presque aussitôt charger de chaînes et plonger au fond des cachots de son château du lac..

Cette violation manifeste des lois de l'hospitalité affligea plus particulièrement les tribus de Souli que ses capitaines; mais Photos, du fond de sa prison,

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