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trait à sa fureur. L'œil fixe, les cheveux hérissés, elle contemple long-temps Elmas, et la parole ne revient dans sa bouche, que pour lancer des imprécations contre le ciel. Elle maudit le jour où elle reçut la lumière, elle déplore sa fécondité; et les cris de ses femmes se mêlant à ses transports, le palais naguères retentissant d'acclamations ne répondit plus qu'aux éclats de mille gémissements. Les funérailles terminées, la fille de Khamco ne pense et ne demande plus qu'à quitter un palais où tout lui rappelle la perte qu'elle déplore. Empressée de répandre ses larmes dans le sein de son frère, elle revient à Janina, enveloppée des voiles d'un deuil sinistre : elle trouve Ali plongé dans une douleur si profonde, qu'elle ne lui a jamais permis de le soupçonner; et les caresses d'Aden bey, son second fils, parvinrent insensiblement à secher ses larmes. Enfin Ali, auquel les pleurs n'empêchaient pas de voir clair à ses affaires, s'étant empressé d'envoyer un mousselim à Tricala pour gérer les affaires, obtint facilement de la Porte sa réintégration dans le gouvernement de la Thessalie, sans se dessaisir pour cela du territoire de Buthrotum, objet des réclamations de la Russie.

La voix publique, qui commençait à discuter les causes de la mort d'Elmas pacha, fut étouffée par le bruit du canon de la forteresse du lac de Janina, qui annonçait à l'Epire la naissance de Salik bey, qu'une esclave Georgiane venait de donner à l'homicide Ali. Ainsi, la fortune qui paraissait attentive à couronner confirma dans son idée dominante, que Dieu indifférent aux actions des hommes, abandonne le monde aux plus forts, ou aux plus adroits; et que son existence, ainsi qu'il le disait à Canavos, n'est qu'un vain songe : dixit impius in corde suo, non est Deus! II avait puisé cette horrible doctrine dans les préceptes des derviches Bektadgis, dont il aimait à s'environner; ayant comme tous les tyrans, besoin de croire au néant d'une divinité vengeresse des saintes lois de l'humanité.

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La Porte, comme toutes les autorités déréglées qui entreprennent plus qu'elles ne peuvent exécuter, en adressant à son visir, quelque temps après, l'avis de sa nomination au drapeau de la Thessalie, chargea l'officier envoyé de Constantinople pour lui remettre ses lettres ^pâtentes d'investiture, de lui enjoindre de surveiller et d'anéantir une société de faux monnayeurs qui s'était organisée à Plichivitza, village de la Chaonie situe dan& le territoire des Cfaamides, et par conséquent en dehors de sa jurisdiction. On accusait les agents d'une puissance alors voisine, d'être intéressés dans cette entreprise, où l'on fabriquait indépendamment de monnaies au type du Grand Seigneur, des sequins de Vepise si parfaitement imités, que le public, et surtout le trésor impérial, y étaient journellement trompés. Aussitôt Ali, toujours charmé de prouver son zèle au sultan, quand il y avait du sang à répandre, mit ses espions en campagne; et ayant découvert les aboutissants de cette confrérie, il se transporta secrètement en personne sur les lieux, accompagné d'une escorte respectable. >

Arrivé sur le terrain au point du jour, il tombe à l'improviste sur le village de Plichivitza, saisit en flagrant délit, faux monnayeurs, distributeurs d'espèces métalliques, fourneaux, poinçons, moûles (car dans l'heureux pays d'ignorance, la monnaie du monarque des Turcs se coule comme nos cuillers d'étain); et il confisque ces objets sans les détruire. Moins intéressé à épargner les artistes faussaires, il fei± pepdre leur chef, ordonne d'abattre sa maison jusque dans les fondements; et, sans l'intervention d'une fille âgée de douze ans, la population entière de ce hameau périssait.

Vasiliki, ainsi s'appelait cette faible créature. Simple et belle de la douceur de son âge, fuyant à travers les soldats, elle s'était réfugiée, sans le connaître, entre les genoux du bourreau de son père, qu'elle conjurait de supplier le redoutable visir Ali (tov «poêepov (3s£ip ), dépargner sa mère et ses frères. Seigneur, mon père n'est plus, tiens nous lieu de protecteur; nous n'avons rien fait pour mériter la colère de ce maûre terrible qui l'a tué. Nous sommes de pauvres enfants; ma mère ne l'a jamais offensé; je me donne a toi, reçois-nous au nombre de tes esclaves, tu as peut-être quelques enfants de mon âge, une mère— Saisi d'un trouble involontaire, Ali s'émeut, et pressant l'innocente Vasiliki contre son sein; respire chère enfant, dit-il; je suis ce chant visir. Oh non, non, vous êtes bon, mon bon maître! Rassure-toi ma Jille, mon palais sera désormais ta demeure. Montre-moi ta mère, tes frères, je veux qu'on les épargne; tes prières leur ont sauvé la vie. Il dit, et ayant réuni la famille de Vasiliki, femme qui devait un jour présider à ses destinées, il la confie à son connétable (embrochor), pour la transférer à Janina. <.nui Tels furent sommairement, les évènements qui'se passèrent depuis la prise de Souli jusqu'à mon arrivée dans l'Epire le i février 1806. Qu'on me pardonne de citer cette date, elle a marqué pour moi une période de dix années d'une lutte, qui ne fut jamais tempérée dans son cours par un seul moment de repos, mais dont un monarque descendant de saint Louis et de Henri IV, son auguste dynastie et le public m'ont récompensé, en honorant mes récits, de leur suffrage.:

CHAPITRE IL s.

Arrivée de l'historien dans l'Épire. — Portrait d'Ali. — Idée de son entourage. — De son palais. — Capi tchoadars, ou agents des visirs près de la Porte ottomane. — Influence de cette secte d'intrigants. — Condition des Souliotes après leur 'bannissement de l'Epire. — Envahissements d'Ali. — Son lieutenant Jousouf Arab. — Désolation de l'ÉtoIie. — Coup-d'œil sur l'état militaire de la Turquie, par Tchélébi effendi. — Soins de Napoléon pour propager sa renommée. — Guerre de 1807, entre la Russie, l'Angleterre, et la Turquie. — Ali occupe Prévésa. — Véli nommé visir de

Morée Ismaël-Pachô bey expulsé de Janina. —Grecs indifférents aux événements de l'Orient. — Déposition et mort des sultans Sélim III et de Moustapha. — Intrigues d'Ali en faveur des Anglais. — Envoi des agents d'Ali à Tilsit et à Venise. — Inutilité de leurs démarches.

Iv^a première entrevue avec Ali pacha fut suffisante pour détruire une partie des illusions dont on m'avait abusé. Ce n'était ni Thesée, ni Pyrrhus, ni un vieux soldat couvert de cicatrices; et mes rapports journaliers me fournirent dans la suite le moyen de tracer d'après sa pose morale le portrait (que je conserve tel que je l'écrivis alors), d'un de ces tyrans destinées à prendre rang dans les annales des oppresseurs du monde.

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