Images de page
PDF
ePub

et la terreur qu'ils inspiraient était si puissante, qu’un taureau aux cornes duquel ils avaient attaché des sarments de vigne enflammés, étant entré à Tournovo, où Mouctar se trouvait cantonné, son apparition suffit pour faire prendre la fuite à ce pacha avec toute sa troupe.

Ali irrité d'un pareil échec, craignant de voir se prolonger une lutte dangereuse, ordonna à son fils de traiter avec les révoltés, et son or, plus puissant que ses armes, eut bientôt réduit Euthyme Blacavas à ses propres forces. Vainement il veut encore résister, il doit céder ; il se retire comme un sanglier terrible de montagnes en montagnes; et quand la terre manque sous ses pieds, Trikéri lui offre encore un asyle, d'où il peut se réfugier dans les îles de l'Archipel.... Mais il entend les cris des chrétiens qu'on menace d'égorger s'il ne se rend; il se reproche d'avoir compromis leur existence, il accepte une capitulation en vertu de laquelle il repasse en terre ferme, avec promesse de la vie sauve qui lui était garantie par Mouctar pacha. Je vais mourir, dit-il aux siens ; je connais la foi des Turcs; réservez vos bras pour des temps plus heureux; fuyez. Avec une égale assurance il parut devant son ennemi, qui aurait peut-être respecté la parole donnée, s'il n'avait été le fils et le lieutenant d'un homme pour qui les ser: ments ne furent jamaisqu'un des artifices de sa politique habituelle pour mieux tromper. "

Ce fut à Janina, attaché à un poteau planté dans la cour du serail, où je revis Euthyme Blacavas, que j'avais autrefois rencontré à Milias dans le Pinde avec ses soldats. Les rayons d'un soleil brûlant frappaient sa tête bronzée qui défiait la mort, et une sueur abondante' coulait de są barbe épaisse, Il connaissait son sort; et plus tranquille que le tyran qui savourait l'idée de répandre son sang, il leva vers moi ses yeux remplis de sérénité, comme pour me prendre à témoin de son heure suprême. Il la vit approcher, cette heure redoutable pour le méchant, avec le calme du juste. Il sentit sans frémir et sans se plaindre, les coups des bourreaux; et ses membres, trainés à travers les rues de Janina, montrèrent aux Grecs épouvantés les restes du dernier des capitaines de la Thessalie. Hélas ! pourquoi une fin aussi glorieuse était-elle entachée d'une faute, qui avait compromis ou entraîné tant d'innocents au tombeau ? Desseins impénétrables de la Providence, vous ne vous expliquez jamais que par des prodiges qui confondent les calculs de notre faible raison. Le supplice et la révolte d'Euthyme préparaient le triomphe d'un faible mortel, qui n'avait pour armes que la douceur et la prière; ils allaient révéler la gloire d'un de ces confesseurs de J, C., destinés à soutenir les timides dans la tempête, dont le sang, confondu avec celui du guerrier, réhabilita par son martyre la fidélité et l'honneur que la religion commande aux chrétiens.

Démétrius, enfant de la colonie valaque de SanMarina dans le Pinde, religieux de l'ordre de St. Basile, transporté de cette charité évangélique qui fut toujours le caractère de l'apostolat au temps des per

II, CHAP. IV. sécutions, parcourait dans ces jours orageux les canton's agités de la Thessalie, pour calmer les esprits et les ramener au joug de l'obéissance. Denoncé comme séditieux, et conduit avec Euthyme, il avait comparu chargé de fers devant le satrape de Janina. On voulait lui faire supposer des complices, afin d'envelopper dans une faussé conspiration les prélats orthodoxes qui occupaient les trônes ecclésiastiques de la Thessalie. Mais fort d'une foi brûlante, il avait témoigné la vérité du Dieu vivant; et ses réponses avaient enflammé la colère du visir, qui s'exhala dans un dialogue digne d'être transmis à la chrétienté, comme un de ces monuments destinés à illustrer le martyróloge de l'église universelle: - Tu as annoncé, lui dit Ali, le règne de J. C.; et par conséquent la chute de nos autels et de notre prince ? --- D. Mon Dieu règne de toute éternité, et pour l'éternité..... Je révère les maîtres qu'il nous a donnés. A. Que portes-tu sur ta poitrine?- D. L'image vénérable de sa sainte Mère. – A. Je veux la voir. - D. Elle ne peut être profanée; ordonnez qu'on détache une de mes mains, et je vous la présenterai. — A. C'est ainsi que tu égares les esprits; nous sommes des profanateurs ? Je reconnais à ce discours l'agent des évêques, qui appellent les Russes pour nous asservir. Nomme tes complices. — D. Mes complices sont ma conscience et mon devoir, qui m'obligent de consoler les chrétiens , et de les rendre dociles à vos lois. ---A. Dis aux tiennes, chien de chrétien. -D. Ce nom fait ma gloire!-- A. Tu portes un image de la Vierge, à laquelle il y a, dit-on, des prestiges attachés ? D. Dites des prodiges. La mère de mon Sauveur est notre intercesseur auprès de ce fils immortel et Dieu; ses miracles pour nous sont de tous les jours, et tous les jours je l'invoque. — A. Voyons si elle te défendra : bourreaux, qu'on l'applique à la torture. .

· A ces mots prononcés avec l'accent énergique de la fureur, les pages du satrape se cachent, tandis que les exécuteurs du crime saisissent le religieux et le renversent aux pieds du tyran, qui lui crache à la figure. On lui arrache la sainte image; on enfonce lentement des roseaux aigus sous les ongles de ses mains et de ses pieds; on en perce ses bras, et au fort des douleurs, on n'entend de sa bouche que ces paroles d'amour : Seigneur, ayez pitié de votre serviteur; reine des cieux, priez pour nous. Le tourment des roseaux étant fini, on applique autour du front vénérable du confesseur de J. C. une chaîne d'osselets, qu'on serre avec effort, en lui criant de s'accuser et de nommer ses complices; mais elle se brise sans lui arracher aucune plainte. Le martyr n'est sensible qu'aux outrages de l'impiété contre l'Éternel. Les bourreaux fatigués demandent que les tortures soient suspendues jusqu'au lendemain, et le patient est enseveli au fond d'un cachot humide.

Le satrape n'assista plus aux supplices qui recommencèrent par son ordre, en suspendant la victime, comme un autre Paul, la tête en bas, sur un feu de þois résineux, avec lequel on lui brûle lentement la

mm

m

reaux

peau du crâne. On craint, par inhumanité, de laisser échapper sa vie, et on le retire du brasier pour le couyrir d'une table, sur laquelle les bourreaux montent et dansent, afin de briser ses os. Victorieux de cette dernière épreuve, Démétrius, éprouvé par les roseaux, par le feu et l'estrapade, est scellé dans un mur, en laissant sa tête libre au milieu de la maçonnerie; on l’y nourrit pour prolonger ses douleurs, et il n'expire que le dixième jour, en invoquant le nom du Tout-Puissant. Ses dernières paroles furent celles de st. Babylas évêque d'Antioche, mourant comme lui entre les mains des bourreaux : retourne, mon ame, dans le sein du repos, le Seigneur t'a accordé le prix du combat (1).

Ce triomphe du chrétien étonna l'Épire; on cita aussitôt Démétrius comme un saint. Un mahométan de Castoria, témoin de ses souffrances, demanda le baptême, qui lui mérita quelque temps après la palme du martyre (2). On parla de miracles opérés par le

(1) Επίστρεψον, ψυχή μου, εις την ανάπαυσίν σου ότι ο κύριος ενήργησε ge. Psalm. cit. a Chrysostom. orat. de st. Babyl. et Philostorg. histor. Eccles. lib VII, cap. 8.

(2) Suivant les lois mahometanes, tout Turc qui embrasse une religion étrangère est puni de mort. Hassan de Castoria, régénéré par le baptême, vivait oublié au fond de l'Acarnanie, sous le nom de Georges, cultivant un terrain qu'il avait loué. Comme il était remarquable par sa piété et la pureté de ses meurs, il ne tarda pas à être découvert par Metché Bono, mousselim d’Ali pacha, qui le fit périr dans des supplices tels, que je ne peux qu'en citer une particularité, qui fut de lui

« PrécédentContinuer »