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abandonnées. Des patrouilles nombreuses parcouraient les rues; des délateurs travestis épiaient les moindres discours; l'espionnage s'était établi dans les

tavernes, et un funèbre soupçon planait sur toutes · les têtes qui étaient aussitôt frappées qu'accusées. On n'osait tenir de feux allumés chez soi, dès que le soleil était couché, et on appréhendait, même en famille, de se livrer aux épanchements de la confiance, persuadé que, sous un gouvernement immoral, les pierres mêmes des prisons ont de l'écho. .

Je m'étais rendu au sérail le matin qui suivit la der- . nière nuit des supplices, car les ouvres de mort du despotisme ne s'accomplissent jamais que dans les ténèbres. Mouctar pacha , qui gérait pendant l'absence de son père, me reçut d'un air égaré; et ceux dont il était entouré semblaient frappés d’épouvante. Après les saluts d'usage, je m'aperçus que le moment n'était pas propice pour parler d'affaires; le pacha ne me répondait que par monosyllabes; ma présence le gênait. Il était distrait, inquiet, lorsque deux Bohémiens , sales et hideux, se présentèrent' en rampant, à la porte du conseil. Il sourit convulsivement en leur demandant si tout était fini? « Oui, ke seigneur. — Ont - ils beaucoup pleuré? — Beau« coup. Comme vous voilà faits ! - Ils avaient tant « de sang...). Je m'esquivai pour ne pas entendre la fin de ce colloque.

Je vis, au retour de son expédition , le visir Ali qui, feignant d'ignorer ce qu'il m'avait dit au moment de son départ, débita une apologie pompeuse

ses

de sa conduite devant ses conseillers, afin de m'ôter l'envie de confondre sa duplicité. Reprenant ensuite le cours de ses vengeances, il ne tarda pas à frapper Moustapha, pacha de Delvino, súr la nouvelle que la Porte venait, quoique prisonnier, de le réintégrer dans son emploi. Il le condamna à périr de faim dans sa prison, et le fils de Sélim, assassiné par Ali, eut le sort d'Ugolin, ou plutôt de Toussaint Louverture. Là, comme dans le château de Joux, où le chef des noirs de Saint - Domingue fut trouvé par son bourreau, adossé contre un mur, les mains appuyées sur ses genoux, et privé de vie, Moustapha pacha parut aux geoliers tel qu'un homme paisiblement plongé dans un sommeil profond. Le tyran n'osa cependant se porter à un pareil excès contre Ibrahim pacha , qu'un ordre du sultan lui ordonnait d'élargir et de remettre en liberté. Il se contenta de faire disparaître ce vieillard et son fils, qu'il renferma dans les cachots les plus inaccessibles de son palais.

Ce dernier attentat portait la désolation dans l'ame de ses deux filles, épouses de Mouctar et Véli pacha; mais leurs larmes ne purent 'engager les deux pachas à faire une démarche honorable, quoique probablement inutile , pour changer le sort de leur beau-père. La voix seule d’un derviche osa s'élever en faveur de la vertu, et annoncer les malheurs destinés à fondre sur la tête du satrape. Ce philosophe, le cheik Jousouf, vénéré des mahometans pour l'austérité de ses meurs, aussi peu inquiet des menaces du tyran que de sa

puissance, et de la terreur de son nom, monte, sans se faire annoncer, au palais. Les gardes se lèvent à son aspect, les portes s'ouvrent; le satrape quitte son sopha pour s'avancer au-devant de celui que le respect précède et auquel il fait signe de s'asseoir, sans qu'il veuille prendre place à ses côtés.'. .

Ali, tremblant, le conjure en vain de monter sur le divan; il est frappé du calme du derviche et comme ébloui de l'éclat qui semble jaillir de ses yeux. Le criminel est en présence de son juge, qui lui reproche le sang répandu, ses attentats contre l'humanité, et les malheurs du visir Ibrahim, regardé comme le juste des justes entre les Islamites. Il tonne contre les déprédations du tyran : « Les biens que le vul« gaire envie prouvent bien, dit-il, le cas qu’on en « doit faire, puisque le sort les prodigue à un homme « tel que toi. Je ne foule pas un pan de tapis, je ne « vois pas un meuble qui ne soit arrosé des larmes des « malheureux. Ce sopha , où tu m'invites à m'asseoir, « est trempé de sang; il fume de celui de tes propres « frères, que ta mère assassina aux jours de leur en« fance. Ces glaives suspendus aux parois de tes sa« lons sont émoussés sur les cranes des Souliotes et « des Acrocérauniens , dont notre religion nous com« mandait de plaindre les erreurs, tant qu'ils se te« naient dans les bornes de la soumission. J'aperçois « d'ici le tombeau d'Eminé, épouse vertueuse dont « tu fus le meurtrier. Mes regards se reposent, au« delà, sur ce lac, dans lequel tu fis précipiter dix« sept mères de famille ( plus chastes que la bouche a qui prononça leur arrêt) (1), et qui dévore chaque « jour, comme les enfers destinés à t'engloutir, les « victimes de tes fureurs insensées. La fille de Bélial, « ta coupable sour, t'encourageant au crime, a pro« fané nos lois les plus sacrées, en arrachant le voile « aux mahométanes de Cardiki. Elle a déchiré; tu fré« mis! elle a déchiré le sein d'une de ses femmes (2) a pour en arracher un fruit innocent, parce qu'il « avait pour père un proscrit. Malheureux, souffre « la vérité! Dans la ville, hors de la ville, au sein « des montagnes, tout parle de tes forfaits; tu ne « peux faire un pas sans marcher sur le tombeau « de quelque être créé à l'image de l'Éternel, qui « t'accuse de son trépas. Tu vis environné de pom« pes, de luxe, de lubriques adulateurs, et le temps, « qui marque les enfants d'Adam du sceau ineffaçable « des années, ne t'a pas encore averti que tu étais « mortel, et que tu devais un jour..... - Arrête, a mon père, s'écrie le visir en sanglottant; tu viens « de prononcer le nom d'Éminé (3): ne m'accable

(1) Les paroles textuelles du cheik Jousouf, en parlant de la noyade des femmes, furent les suivantes : Castiora erant muliebria earum', quain os liguriens tuum.

(2) Ce fut avec un rasoir, et de ses propres mains, que Chaïnitza ouvrit les flancs d'une des femmes attachées à son service, qu'elle croyait enceinte d'un Cardikiote auquel elle était mariée. , i

. (3) C'était là sa véritable furie, comme l'ombre d’Agrippine était celle de Néron : Sæpè confessus exagitari se materna

« pas du poids de ta malédiction (1) ». Le eheik, sans lui répondre, sort de ses appartements; et, secouant la poussière de ses pieds contre le palais, retourne vers sa cellule, sans espérer d'avoir changé le cœur d'Ali, mais satisfait d'avoir rendu hommage à la justice divine, devant celui qu'elle doit un jour punir de ses forfaits.

vers S

specie, verberibus furiarum ac tædis ardentibus. Suet. in Nerone.

(1) Le cheïk Jousouf, natif de Janina, âgé de soixante-dix ans (en 1815), est un de ces ascétiques qui mêlent aux austérités, toujours agréables au vulgaire, une raison droite et sévère. Content d'une natte de paille, d'un morceau de pain et d'un vase rempli d'eau, il passe sa vie à prier et à faire des aumônes. Il se croirait souillé, s'il approchait d'un chrétien, s'il buvait de l'eau de son puits , s'il mangeait des aliments qu'il a préparés, et s'il lui donnait le salut de paix. Mais s'il est fanatique, il est également incapable de persécuter ceux qui ne partagent pas sa croyance. Informé que son père, mort depuis plus de quarante ans, avait fait tort de cinq cents francs à un Grec, il fit rechercher la famille de cet homme, à laquelle il rendit le capital et les interêts de la somme dont on l'avait privée, dans la personne de son chef. Aussi juste que charitable, il ne fait l'aumône que de ses deniers, él sans distinction de secte. Il a refusé dans tous les temps les dons que le visir voulait faire passer par ses mains, pour être distribués aux pauvres, en disant qu'avant de faire des aumônes, Ali pacha devait satisfaire à la justice divine et humaine, en rendant le bien d'autrui.

cinson

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