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Turcs de la Thesprotie. Le commerce fut interrompu dans la basse Albanie. On ne pouvait plus passer les défilés des Cinq-Puits, ni de Coumchadèz, sans de nombreuses escortes , qui étaient souvent, battues par ces audacieux montagnards. Ils osèrent même se répandre dans le Pinde , et ils ne regagnèrent leurs pays qu'aux approches de l'hiver, temps où les neiges rendent inhabitables les régions escarpées de l'Epire.

Ali pacha profita du repit que lui donnait cette saison, afin de faire des alliances. Potemkin, qui disposait en maître du pouvoir d’un yaste empire, venait de mourir loin des champs de bataille, au bord d'un grand chemin, après avoir obtenu ce cordon ensanglanté, prix de sa folle vanité; et la Russie n'ayant pas réalisé l'annonce des secours qu'elle avait promis aux chrétiens, la Grèce était demeurée, tranquille. Alors Paléopoulo ramena les, armatolis dans le parti du Satrape, qui lui donnait toujours, à entendre, qu'en se rendant un jour indépendant, il n'y aurait plus dans ses états de différence, entre les Turcs et les Raias. Ali eut moins de peine encore à persuader à Ibrahim, visir de Bérat, qu'il était de leur intérêt commun de le laisser combattre la puissance des chrétiens de la Selleïde, qui tendaient à détruire celle des mahométans. Ces raisons n'étaient que spécieuses; car les Souliotes, sans l'appui d'une grande puissance, n'avaient pas de forces suffisantes, et étaient surtout trop décriés, pour changer la face des choses. Ibrahim, en faisant ces réflexions , aurait evité de se rendre aux avis de son antagoniste. Mais

telle est la haine de tout musulman contre les chrétiens, qu'il crut faire une cuvre méritoire en abandonnant ceux qui , les premiers, en apparence ,avaient embrassé sa défense. Il fit plus, il scella ce nouveau rapprochement par le mariage de la seconde de ses filles avee Véli bey, fils d'Ali, et cette alliance mit le comble aux veux d'Éminé.

Ces -sortes de solennités se passent ordinairement avec beaucoup de pompe chez les satrapes d'Albanie; et l'auteur de Gilblas avait assisté à quelqu'une de ces fêtes barbares, quand il écrivait la scène des ; noces de Gamache. On était dans l'allégresse à Janina; mais les flambeaux de l'hymen devaient, avant de s'éteindre, éclairer une scène digne de la cour des Atrides. J'ai dit que Chaïnitza avait marié sa fille à Mourad bey de Cleïsoura. Ce seigneur, que rien n'avait pu détacher de ses devoirs envers le visir Ibrahim, était, depuis la mort de Sépher bey, l'objet particulier de la haine d'Ali, qui ne voyait plus que lui pour obstacle à ses desseins dans la moyenne Albanie. Cette antipathie n'était point ignorée à Bérat; et pour lui ménager une réconciliation honorable avec son oncle, les chefs des deux familles , Ibrahim et Ali, l'avaient choisi pour être (1) le parrain de la cou

(1) Les Turcs de l'Épire ont emprunté cet usage aux Grecs. J'ai dit, t. I, p. 130, et t. IV, p. 383, de mon Voyage , que dans les cérémonies nuptiales , il y a un parrain de la couronne appelé Nonos, Nóvos et slapúxos; quand le témoin du mariage est une femme, on la nomme Paranymphe ; l'un ou

ronne. A ce titre, il était chargé de conduire, et de remettre la fille bien-aimée d'Ibrahim entre les bras du jeune Veli bey. Sa commission était remplie et les fêtes continuaient, lorsqu'on apprit inopinément qu’Ali pacha avait été manqué d'un coup de fusil. Des témoins irrécusables attestaient le fait; on n'avait pu saisir le coupable; et comme il arrive en pareil cas, on en conclut qu'il existait une conspiration. Afin de donner à ces bruits un air complet de vraisemblance, on feignit de faire des recherches; et le soupçon, qui n'atteignait personne en particulier , plana sur toutes les têtes. Le satrape prétextant alors d'être environné d'ennemis , fit annoncer qu'il ne donnerait plus que des audiences particulières, où l'on ne serait admis que sans armes, et dans un local construit à cet effet auprès du lac.

Cette salle de réception, aussi extraordinaire que l'évènement du jour, était une chambre bâtie sur voûte, à laquelle on arrivait par une échelle aboutissant à une 'chausse - trape qui y donnait entrée. Ce fut dans cet antre aërien, qu'au bout de quelques jours Ali pacha manda son neveu Mourad , sous prétexte de l'entretenir d'affaires importantes. Celui-ci, plein de confiance dans les saintes, lois de

l'autre montaient'anciennement sur le char nuptial, entre l'époux et l'épouse; ils recevaient pour ceux qui se présentaient, ainsi que cela a lieu de nos jours, les présents de noces , raudia , et ils entonnaient l'épithalame , lapídeov ,' qu'on chante en se rendant à la maison de l'époux, l'au..pas,

l'hospitalité, se rendit à l'invitation, croyant, comme il le dit à son frère et à quelques amis, qu'il s'agissait de recevoir les cadeaux d'usage. Il monte sans hésiter; la porte s'ouvre devant lui et se referme sur ses pas; le page qui l'introduit dans la salle de réception disparaît; le bey se trouve seul, et il allait se retirer, lorsqu'un coup de pistolet, tiré d'un lieu obscur, lui traverse l'épaule d'une balle, et le renverse. Revenu de la commotion, il se relevait, lorsque Ali pacha, sortant de sa cachette, fond sur lui avec la fureur d'un tigre. Malgré sa blessure, Mourad se défend; il lutte pour fuir, il veut crier, lorsque son oncle, saisissant une bûche enflammée qu'il arrache du foyer, le terrasse, len frappe au visage, et l'assomme avec cette arme que le feu rendait plus terrible et plus meurtrière. L'assassinat consommé, Ali pousse des hurlements, crie; il demande du secours, se montre couvert de contusions reçues dans le choc et de sang, en disant qu'il vient de tuer à son corps défendant le scélérat qui en voulait à ses jours, et par lequel il avait été manqué précédemment. Il le prouva à sa manière, par une lettre qu'il avait eu soin de glisser dans la poche de celui qu'il venait d'immoler, avant d'appeler personne. Comme cet écrit enveloppait le frère de la victime dans le complot qui s'y trouvait détaillé, on s'assura de sa personne; et sans autre forme de procès, le même jour vit, par un double forfait, éteindre la seule famille qui portait ombrage au satrape de Janina. Des personnes prétendent que depuis cette catastrophe ,

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Eminé se sépara. de son homicide époux, et conçut de tristes pressentiments sur son propre avenir.

La joie reparut dans le palais du tyran! On remercia le ciel de la découverte d'une trame pareille, . par un courban ou sacrifice, cérémonie pratiquée chez les grands, lorsqu'on a échappé à quelque danger imminent. Ali mit des prisonniers en liberté, afin, disait-il , de rendre graces à la Providence; reçut des visites de félicitation, et composa son apologie, qui fut sanctionnée par un Ilam (déclaration) juridique du' cadi, dont cette sentence flétrit, ou plutôt réhabilita la mémoire de Mourad et de son frère. Le meurtrier envoya en même tems des procureurs et des troupes, afin de s'emparer du bien des beys qu'il avait égorgés; et son crime lui valut la possession de la partie de l'Épire, qui s'étend depuis les sources de la Desnitza , jusqu'à son confluent avec l'Aous (1). Il releva à cette époque, pour tenir les Albanies en bride, le château de Cleïsoura , qui commande l'entrée orientale des monts Asnaus et Ærope. Quant à Ibrahim pacha, abandonné de ses plus braves défenseurs, il dut se contenter de lever les yeux au ciel, et se résigner à souffrir ce qu'il n'était pas en -son pouvoir d'empêcher; enfin, il eut même la faiblesse de coopérer à l'extensión de la puissance de son infatigable ennemi, en contractant avec lui une ligue offensive et défensive, qui le mettait à peu près à sa discrétion.

(1) Voyez chap. xvii et xix de mon Voyage dans la Grèce.

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