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infecte, s'y virent condamnés au supplice de coucher côte à côte avec des voleurs et des assassins. Arrêté à Lyon pour avoir dit que jamais il ne tournerait ses armes contre les hommes du peuple, ses frères , un soldat du 57e fut traîné jusqu'à Périgueux, attaché à la queue d'un cheval: Un membre de la Société des Droits de l'Homme, M. Poujol, était au lit où le retenaient, depuis quelque temps, des souffrances cruelles, lorsque les agents chargés de son arrestation se présentèrent. « Je ne réponds pas « de la vie de mon malade pendant le transport à a la prison, » s'écria le médecin saisi d'effroi. Efforts inutiles ! M. Poujol fut conduit à la prison de Roanne, étendu sur un brancard.

On juge de ce que devait être, au plus fort d'une telle réaction et de ses emportements, le régime des prisons. Un détenu politique, vaincu par l'excès de ses maux, se laissa mourir de faim. Un autre fut tué d'un coup de fusil par un factionnaire, au moment où il s'approchait des barreaux de sa fenêtre pour lire une lettre qu'il venait de recevoir de sa famille. Quinze jours d'emprisonnement, c'est à cela que se réduisit la punition du meurtrier ! Encore si le glaive qui les menaçait n'était pas resté si longtemps suspendu sur la tête des prisonniers ! Mais de quelle amertume ne devait pas être gonflé le coeur de ceux qui, certains d'être reconnus innocents quand le jour de la justice se lèverait pour eux, étaient réduits, en attendant, à souffrir toutes les tortures de la plus longue détention préventive qui fût jamais ! Et combien aisément l'amertume devait se changer en désespoir chez ceux qui, uniqués soutiens de leur famille, pensaient, du fond de leurs cachots, à un vieux père malade, à une femme exténuée de travail et de veilles, à de pauvres enfants privés de pain! Il faut que nous citions ici une lettre qu'écrivait à M. Pasquier en septembre 1834, un malheureux ouvrier nommé Durdan. Elle est digne assurément d'avoir une place dans l'histoire; car c'est un chef-d'oeuvre d'éloquence vraie et d'indignation contenue :

« Monsieur le baron, depuis six semaines, je vous ai écrit deux « lettres auxquelles vous n'avez pas répondu.... Il y a cinq mois « que je suis en prison, comme prévenu de complot; je n'ai pas « besoin de vous dire qu'il n'y a pas de charge contre moi : vous a le savez bien. Avant mon arrestation, ma femme et mes enfants a vivaient de mon travail. Depuis que je suis en prison, ils « manquent de tout. Ils sont tombés rapidement dans la misère « la plus profonde, parce que mes économies sont bien peu de « chose, parce que la femme d'un ouvrier, qui a trois enfants à « soigner, ne peut pas gagner même du pain. Mais tout cela ne « regarde pas la Cour des pairs et la touche peni. Je le savais bien « et j'attendais sans me plaindre. Il y a six semaines, deux de mes « enfants furent attaqués de la petite vérole. Ma femme, épuisée « par les privations et les fatigues, fut bientôt hors d'état de les

soigner, et tomba malade auprès d'eux. Plongés dans le dénuea ment le plus affreux, ils n'avaient pas un seul appui. Je vous « écrivis alors. Je vous demandai à sortir une demi-journée pour « leur assurer quelques ressources, pour leur trouver au moins a un protecteur parmi mes amis.... Vous ne me répondites même « pas. Que pouvaient vous faire à vous, monsieur le baron, le « désespoir d'un ouvrier, la misère et la ruine de sa famille ? Est« ce que ces gens-là doivent avoir des affections, des familles ? « Le 27 juillet, mon fils mourut; et la malheureuse mère, sans « secours, sans conseils, ignorant les formalités à remplir, fut trois « jours sans pouvoir le faire enterrer. Je restai une semaine sans a recevoir de nouvelles, et ma position devint intolérable quand

je sus que les menus objets du ménage avaient été vendus à « mesure des besoins. Je vous écrivis de nouveau. Je vous deman

dais encore à sortir pour vendre mon métier, ma commode et

« mon lit : c'est tout ce qui me reste pour empêcher ma femme et « mes filles de mourir de faim. A cette seconde lettre vous n'avez « pas répondu plus qu'à la première. En voici une troisième. Je a l'ai faite aussi modérée que possible. Vous devez vous apercevoir « que je n'ai pas dit tout ce que j'ai sur le cour. Je ne voudrais « pas vous indisposer contre moi, monsieur le baron, surtout au « moment ou je vous demande une faveur. Je vous demande à a sortir quelques heures, non pas sur parole, vous ne croyez « pas à ces choses-là, mais escorté par des gendarmes, pour « assurer un toit et du pain à ce qui reste de ma famille. Je ne a sais ce que vous déciderez, monsieur le baron, mais je sais que « rien ne pourra changer les sentiments que je vous ai voués. a Sainte-Pélagie. Septembre 1834.

« DURDAN, ouvrier passementier. »

Dans une société régie par des institutions philosophiques, nul doute que l'emploi de geôlier ne dût être honoré à l'égal des fonctions les plus respectables, et qu'on ne dût appeler à le remplir des hommes d'un noble caractère et d'une vertu éprouvée. Car, quels trésors de modération, de dignité, de fermeté calme et de tolérance, n'exige pas

l'exercice d'une fonction qui consiste à veiller sur des esprits chagrins ou ulcérés, et à contenir dans de justes bornes le regret de la liberté perdue? Mais dans la société telle

que l'avait faite le gouvernement de la bourgeoisie, la peine n'était pas seulement une affaire de sécurité, c'était une affaire de vengeance. Aussi n'employait-on, en général, au service des prisons, que des être durs, sans éducation, sans pitié, accoutumés à ne voir dans un prisonnier qu'un ennemi, et mettant volontiers leur amourpropre à outrer la haine.

Nous devons toutefois à la vérité de reconnaître que ce ne fut guère que pendant les premiers

jours de la réaction qu'on parut se plaire à appesantir sur les détenus politiques de Sainte-Pélagie le fardeau de la captivité. L'ordre qui condamnait les plus compromis à l'effroyable supplice du secret une fois levé, le séjour de la prison devint, pour tous, fort tolérable. Le directeur de SaintePélagie, M. Prat, était un homme qui semblait tenir en réserve pour les prisonniers ordinaires tout ce qu'il y avait en lui de finesse, de sévérité, et qui ne manquait, à l'égard des prisonniers politiques, ni de laisser-aller, ni d'indulgence. On l'effrayait aisément en lui montrant l'émeute en perspective; car l'appel aux baïonnettes lui répugnait. D'ailleurs, il subissait l'ascendant de certains détenus; et M. Armand Marrast, entre autres, avait pris sur lui un empire dont rien n'égalait le spirituel et plaisant despotisme. M. Gisquet lui-même, quoique préfet de police, n'était pas sans adoucir, quand l'occasion s'en présentait, le sort des détenus. Ceux d'entre eux qui avaient besoin, pour des affaires urgentes, de quelques heures de liberté, obtinrent de lui, plus d'une fois, la permission de sortir sans escorte; et toutes les lettres adressées à des personnages considérables ne restèrent pas sans réponse, comme celle que nous avons citée plus haut.

Malheureusement, la modération des agents supérieurs disparaissait souvent, pour ne laisser place qu'à la brutalité des subalternes, et les prisonniers étaient alors victimes des traitements les plus odieux. Souvent aussi, pour des fautes très légères, on infligeait aux prisonniers des punitions vraiment barbares. Onze jeunes gens, dont le plus âgé n'avait pas encore atteint sa vingtième année, furent un jour transférés de la prison de Sainte-Pélagie à celle de la Force, pour avoir violé la défense qui leur interdisait le chant dans la cour du bâtiment neuf. Or, comme leurs camarades le firent remarquer dans une lettre rendue publique, jeter ces enfants dans la prison de la Force, c'était les pousser dans une école de crime et de prostitution; c'était leur donner pour compagnons de chambrée des assassins, des voleurs, des êtres immondes; c'était les exposer à des propositions infâmes, presque toujours appuyées par la violence.

Un second ordre de transferement donné vers la fin du mois de septembre provoqua des scènes révoltantes. Quelques prisonniers ayant été réintégrés de la Force à Sainte-Pélagie, leur retour avait excité dans cette dernière prison une joie mêlée de turbulence. On s'était promené bras dessus bras dessous en chantant la Marseillaise ; le soir venu, on avait allumé dans chaque cour des poignées de paille et on s'était mis à danser autour des feux; enfin, l'agitation continuant le lendemain, on avait forcé les deux guichets qui, de la cour du milieu, conduisent dans celle de la dette et dans celle du bâtiment neuf. Un tel désordre pouvait être réprimé; mais, outre qu'il ne s'y mêlait aucune idée de révolte, l'autorité semblait s'y être associée ellemême en accordant, la veille, aux prisonniers le droit de rester libres jusqu'à dix heures du soir, et en décidant, sur leur demande, que, pendant la nuit, les portes des corridors resteraient fermées. Quel fut donc l'étonnement des détenus lorsque

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