Images de page
PDF
ePub

CHAPITRE IX.

[ocr errors]

Le ministère du 11 octobre sourdement mine; intrigues de Cour. - Signification

de la brochure Ræderer. – Politique de M. Duvergier de llauranne et de ses amis ; vices de cette politique. Secrètes menées pour l'établissement du gouvernement personnel. - Embarras ministériels. — Le parti parlementaire pousse M. de Broglie à la présidence; résistance de M. Thiers. – Reconstitution du Cabinet du 11 octobre sous la présidence de M. de Broglie. — Désappointement de la Cour. - Le traite des 25 millions remis sur le tapis. Message insolent du président Jackson. — M. Serrurier est rappelé. – Depêches ministerielles combattues par une mission sccrète. – Altitude du Congrès américain. - Debats relatifs au traité. — Il est voté par les deux Chambres.

En votant l'ordre du jour motivé, la Chambre avait voulu affermir pour long-temps le ministère du 11 octobre. Et pourtant l'année 1855 commençait à peine, que déjà ce ministère menaçait ruine. La majorité qui l'avait si énergiquement soutenu était travaillée par de sourdes menées. Le tiers-parti comptait dans ses rangs des hommes qui, comme MM. Sauzet et Passy, ne manquaient ni de talent ni de consistance. Or, cette ligue, dont M. Dupin aîné était l'âme, s'agitait en tous sens, complotait dans le demi-jour des couloirs, brouillait les affaires, harcelait le Cabinet

par tinuelles taquineries, et tenait l'Opposition en

de con

haleine par l'appui flottant qu'elle prêtait à ses attaques.

Mais ce qui compromettait le plus l'existence du ministère, c'était la haine que lui avait jurée le Château. On y trouvait impertinente à l'excès la prétention de gouverner affichée par MM. Thiers et Guizot. Il fallait donc que le roi se résignât à un rôle d'automate; qu'il consentît à parader pour le compte de quelques meneurs ! Il fallait

que,

laissant revivre la tradition des rois fainéants, il couvật, pour ainsi dire, sous sa majesté endormie l'ambition des modernes maires du palais! Le roi, dans ses ministres, devait avoir des serviteurs, non des maîtres. Si, au lieu d'appartenir à la royauté, les ministres appartenaient à la majorité parlementaire, à quoi bon la royauté ? La souveraineté passait alors dans la Chambre. C'était la république, plus un mensonge et une liste civile de douze millions !

Une brochure de M. Roederer, publiée sur ces entrefaites, vint mettre à nu les pensées de la Cour. Selon M. Roederer, un ministère parlementaire était une hérésie; le roi, aux termes de la Charte, ayant le droit de choisir ses ministres, sa volonté devait être la leur: le roi était le président-né du Conseil, son seul président effectif et légitime.

La brochure de M. Roederer avait été lue au château, chez madame Adélaïde, au milieu des plus viss témoignages d'enthousiasme. Elle ne reçut pas le même accueil du public. Les républicains, se faisant juges du camp, se préparèrent, le sourire sur les lèvres, à assister à un combat qui révélait si

clairement l'absurdité du régime constitutionnel; les partisans de la fameuse maxime le roi règne et ne gouverne pas se répandirent en plaintes amères. M. Fonfrède, que le roi n'avait pas encore gagné en lui accordant l'honneur de correspondre directement avec lui, M. Fonfrède attaqua la brochure Roederer avec une verdeur de style peu commune; la Chambre, enfin, s'ćmut profondément de l'atteinte dont on osait menacer sa prérogative.

Aux avant-postes du parti parlementaire marchait M. Duvergier de Hauranne, homme remarquable par une grande netteté d'idées, un penchant marqué pour la lutte, une éloquence substantielle, et une finesse d'esprit qu'ennoblissait l'élévation de son coeur. Né dans une famille qui avait donné l'abbé de Saint-Cyran au jansénisme, M. Duvergier de Hauranne avait des qualités qui rappelaient parfaitement son origine. Ennemi des gens de Cour, l'indépendance des vieux parlements à l'égard de la Couronne, et leur dédain à l'égard du peuple, revivaient en lui également. Du reste, il s'obstinait plus que personne dans des illusions vraiment étranges. Il aurait désiré que la France constitutionnelle se posât devant l'étranger dans une attitude fière, dans une attitude courageuse sans provocation, prudente sans faiblesse; et il ne s'apercevait pas qu'un gouvernement ne saurait faire acte de puissance à l'extérieur, lorsque, partagé audedans entre deux forces rivales, il en est réduit à s'user rien que pour vivre, victime d'une oscillation sans fin! Il aurait désiré, précisément pour obvier aux inconvénients de ce dualisme, source

[ocr errors]

intarissable d'anarchie, que la majorité des Chambres gouvernât par le moyen des ministres, à l'ombre d'une royauté au repos; et il ne s'apercevait pas que demander à un roi de prendre sa majesté qu rabais, c'est lui demander l'impossible.

Entre le parti parlementaire et le parti de la Cour, le débat était celui-ci :

Le premier disait, avec M. Duvergier de Haus ranne : « Puisque les ministres ne sauraient goua verner sans majorité parlementaire, les ministres a que nous voulons, la royauté les doit vouloir. « Sans cela, que serait la Chambre ? Une machine « à voter les impôts. », — Et le second s'écriait avec M. Roederer: « Quoi! le roi nommerait les mia nistres, lorsqu'en réalité ce serait par la Chambre

qu'ils seraient choisis et dominės ? Mais, à ce « compte, que serait la royauté ? Une machine à « signer des ordonnances, une griffe!

Les deux partis ayaient raison l’un contre l'autre, Tous deux ils avaient tort aux yeux de la raison ; et cette lutte même prouvait jusqu'à quel point lę régime constitutionnel est vicieux. Tout gouvernement qui n'est pas fondé sur le principe de l'unité, est condamné à vivre dans l'anarchie et à mourir dans la corruption. Or, l'unité par la monarchie ayait cessé d'être possible, le jour où s'était produit le régime des assemblées électives et permanentes ; le jour où l'on avait isolé le Trône en lui rețirant le nécessaire appui d'une aristocrație territoriale ; le jour où l'hérédité de la couronne n'avait plus été maintenue que comme un fait exceptionnel, toute hérédité politique ayant été proscritę, même celle

qui faisait la force de la pairie. L'unité par la mo. narchie avait cessé d'être possible, le jour où la bourgeoisie était venue mettre la main sur les dépouilles du régime féodal. Et, à dater de cette époque, il n'y avait eu logiquement et régulièrement de possible que l'unité par le parlement, c'est-à-dire

par la république : Pour peu qu'on y réfléchisse, on verra que, par essence et par intérêt, la bourgeoisie française aurait dû être républicaine. Il était tout simple, en effet, que, maîtresse absolue de l'ordre social par ses richesses, son activité intellectuelle et son industrie, elle cherchất à dominer souverainement, dans l'ordre politique, par des représentants tirés de son sein. Qu'elle eût concentré dans ses mains la puis

'En faisant l'homme, Dieu n'a pas entendu qu'il fut permis au bras de contrôler les décisions de la tête. La tête veut, le bras exécute. Comment conçoit-on que l'homme put agir, si lorsque la tête veut une chose, le bras en voulait une autre ? Voilà pourtant le régime constitutionnel! A moins que le roi n'y soit selon l'expression de Bonaparte, un cochon à l'engrais, ce qu'un roi ne voudra jamais s'il est intelligent, et ce qu'on ne voudra jamais pour lui s'il est idiot. On cite toujours, à ce propos, l'exemple de l'Angleterre, et l'on ne prend pas garde qu'en Angleterre, la royauté peut vivre uniquement comme symbole, parce qu'en effet elle y exprime la puissance héréditaire de la classe dominante, parce qu'elle, y est bien réellement le symbole de la transmission dų pouvoir politique en vertu du droit de naissance. Mais où est l'aristocratie en France ? L'hérédité du pouvoir politique y a été si formellement condamnée, qu'on n'a pas même voulu d'ụne pairie héréditaire. Qu'on nous dise donc comment la royauté pourrait vivre uniquement comme symbole, dans un pays où ce qu'elle est appelée à exprimer n'existe plus ?

Nous ne saurious trop insister sur un point de vue que nous avons émis au commencement du troisième volume de cet ouvrage, et que nous croyons nouveau. En Angleterre, malgré les apparences, il y a unite dans le pouvoir , et c'est ce qui fait sa force. En Angleterre, lạ Chambre des communes, celle des lords et la royauté, ne sont, au fond, que trois manifestations diverses d'une puissance unique, la puissance de l'aristocratie; cĘ SONT TROIS BONCTIONS ÆT NON TROIS POUVOIAS,

« PrécédentContinuer »