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ses partisans les plus fanatiques. Et cet abandon fut mérité : car il suivit la divulgation d'un secret terrible, divulgation dont le scandale ne fut pas une trop sévère expiation de l'attentat que la duchesse de Berri avait commis , lorsque faisant du peuple son patrimoine, elle était venue déchaîner sur la France la guerre civile.

Cependant, la joie régnait à la Cour. On paraissait y avoir oublié que la duchesse de Berri était la nièce de la reine, et qu'au temps de sa prospérité, la mère du duc de Bordeaux avait toujours prodigué aux enfants de Louis-Philippe les marques de la plus tendre affection. Mais les liens du sang sont bien fragiles pour qui gagne à les rompre tout ce que promet à l'orgueil de l'homme l'exercice de l'autorité souveraine : les d'Orléans allèrent à l'Opéra le soir du jour où ils avaient appris l'arrestation de

leur parente.

Toutefois, cette satisfaction qu'on déguisait avec si peu de soin était empoisonnée par un vif sentiment d'inquiétude. Car le parti révolutionnaire réclamait avec ardeur la mise en jugement de la captive. Or, qu'elle fût acquittée, Louis-Philippe était signalé aux peuples comme un usurpateur; qu'elle füt frappée, au contraire, d'une peine proportionnée à la gravité de son attentat, Louis-Philippe était placé dans l'alternative ou d'annuler despotiquement la condamnation , ou d'attirer sur lui, en la respectant, l'immortelle malédiction de toutes les têtes couronnées. Plus sûr de sa légitimité, le gouvernement n'aurait point redouté la première de ces chances; plus indépendant à l'égard des rois, il n'aurait point redouté la seconde. Mais comme il n'osait ni appuyer son droit sur la volonté du peuple, ni secouer le patronage des grandes Cours, tout lui faisait ombrage, tout lui était obstacle; une défaite l'eût anéanti : sa victoire l'embarrassait.

L'embarras était grand, surtout, pour M. Thiers, plus particulièrement responsable des suites. Il avait certainement déployé, dans l'arrestation de la princesse, une résolution extraordinaire !, et rien ne lui avait coûté, jusque-là qu'il était devenu l'instigateur d'un fourbe dont il épuisa la bassesse. Mais faire courir à sa prisonnière les risques d'une condamnation capitale, il n'y aurait jamais consenti. Déjà, et avant que la duchesse de Berri eût été arrêtée, Deutz ayant écrit de Nantes : « Voulez-vous « que je vous livre M. de Bourmont? » M. Thiers avait repoussé cette offre honteuse, pour éviter au

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| Voici quels furent les premiers rapports de M. Thiers et de Deutz.

M. Thiers reçut un jour une lettre par laquelle un inconnu le priait de se rendre, dans la soirée, aux Champs-Élysées, lui promettant des communications de la plus haute importance. M. Thiers mande le chef de la police, lui montre la lettre et lui demande conseil. Celui-ci représenta au ministre qu'un pareil rendez-vous était trop bizarre pour ne pas cacher un piége, et qu'il fallait s'abstenir. Mais, dominé par un instinct qui le poussait impérieusement à tenter l'aventure, M. Thiers ne tint aucun compte des représentations provoquées par lui-même, et, l'heure du rendez-vous venue, il se dirigea vers les Champs-Élysées, des pistolets dans ses poches. Arrivé au lieu désigné, il aperçut un homme qui paraissait en proie à un trouble mele de terreur. Il s'approche , l'aborde : cet homme était Deutz. Là commencèrent les confidences dont un crime devait être le résultat. La nuit suivante, et grâce à quelques mesures ordonnées par le chef de la police, Deutz était secrètement introduit au ministère de l'intérieur. « Vous allez avoir une grande « fortune », lui dit M. Thiers. A ces mots, le juif éprouva une émotion si forte que ses jambes tremblèrent et que son visage s'altéra profondément. Le marché de la trahison fut conclu sans peine.

gouvernement le souci de faire fusiller un maréchal de France

Il fallait se décider, pourtant. Car le sang versé dans l'Ouest criait vengeance, des clameurs redoutables s'élevaient du sein des familles

que

la

guerre civile avait plongées dans le deuil, et les vainqueurs du mois de juillet, les libéraux sincères, les républicains, demandaient avec emportement qu'un grand exemple fût donné et que justice füt faite. Or, les légitimistes, de leur côté, faisaient retentir partout les éclats d'un enthousiasme monarchique qui servait à masquer leur abattement. La Gazelle de France et la Quotidienne publiaient, chaque jour, et des adresses pour glorifier le courage de la mère de Henri V, et des protestations contre le guet-à-pens dont elle avait éte victime; un grand nombre de gentilshommes firent connaître le projet qu'ils avaient formé de lui faire par souscription une liste civile; enfin, M. de Chateaubriand, dans une brochure devenue célèbre, osa s'écrier : « Madame, ( votre fils est mon roi. » Ces mots volèrent bientôt de bouche en bouche dans le parti royaliste, et des centaines de jeunes gens, fils de nobles, tra

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Au reste, M. Thiers ne resta pas chargé long-temps, comme ministre de l'intérieur, des mesures à prendre relativement à la duchesse de Berri. Il existait entre lui et M. d'Argout, ministre du commerce et des travaux publics, une mésintelligence profonde. Possédé par le goût des affaires, M. d'Argout avait ajouté à ses attributions la direction des communes et des gardes nationales, ce qui faisait du ministère de l'intérieur ce qu'avait été, sous l'Empire, le ministère de la police. M. Thiers s'en plaignit : « Je ne veux pas être, disait-il, le Fouché de ce régime. » Après de longs débats, il fut convenu que M. d'Argout aurait le ministère de l'intérieur avec la direction des gardes nationales et des communes, et que M. Thiers passerait aux travaux publics. Ce fut conséquemment M. d'Argout qui eut à suivre spécialement l'affaire de Blaye,

versèrent processionnellement Paris pour aller féli. citer l'écrivain. Depuis quelque temps, les pétitions relatives à la duchesse de Berri affluaient à la Chambre. Les ministres y furent appelés, le 5 janvier, pour rendre compte de leurs desscins. L'assemblée était pleine de mouvement et de passions. Ici, l'on accusait les ministres d'avoir nourri le criminel espoir de désarmer la justice du pays; là, on leur contestait le droit de punir, corollaire du droit de régner. M. Sapey avait été chargé de faire un rapport sur les pétitions : il conclut à laisser les ministres prendre, à l'égard de la prisonnière, les mesures qu'ils jugeraient les meilleures, sauf à en répondre devant les Chambres et devant le pays.

Pour appuyer ces conclusions, M. de Broglie paraît à la tribune. Il soutient que la famille des Bourbons aînés se trouve naturellement placée en dehors du droit commun; que

le

gouvernement n'a d'autres règles à suivre, contre la duchesse de Berri, que les lois de la guerre; qu'on doit se borner à détenir cette princesse comme on détient un prisonnier dont il faut enchaîner la haine, ou un fou dont la liberté serait dangereuse; que la raison d'état l'exige; que la tranquillité des citoyens est à ce prix; que le principe de l'égalité devant la loi n'est pas applicable dans la circonstance, la duchesse de Berri n'étant pas française par origine et ne l'étant plus par alliance. A ces mots, des ex clamations violentes s'élèvent des bancs de la droite. M. de Broglie continue. « Après tout, s'écrie-t-il, ce « principe, quelque tutélaire qu'il soit, n'est pas

plus sacré que tant d'autres que vous avez fait

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« fléchir. Est-il plus sacré que celui de l'irrespona sabilité royale qui a fléchi pourtant lorsque vous « avez déposé Charles X? » Passant ensuite aux désordres qu’on affrontait en faisant comparaître la duchesse de Berri devant des juges désignés par le hasard : « Croyez-vous, ajoute-t-il, que ce sera assez ( de toutes les forces dont le

gouvernement dispose, « pour protéger, selon le vent qui soufflera, tantôt < la tête des juges, tantôt celle des accusés ? Vous ( avez vu le jugement des ministres, vous avez vu

pendant dix jours la ville de Paris tout entière « sous les armes, la capitale du royaume dans l'at« titude et l'anxiété d'une ville de guerre qui a subi « un assaut? eh bien, vous n'avez rien vu. Vous « avez vu les troubles du mois de juin? eh bien, ( vous n'avez rien vu. »

Plusieurs orateurs de la gauche se présentent pour répondre à M. de Broglie. M. de Ludre annonce qu'il votera le renvoi des pétitions au gardedes-sceaux avec cette clause : « Pour faire exécuter « les lois du royaume. » M. de Bricqueville rappelle que, lors de sa proposition relative au bannissement de la branche aînée, le gouvernement déclarait le code pénal applicable à ceux des membres de la famille déchue qui tenteraient la guerre civile; et il s'étonne qu'on mette aujourd'hui à sortir du droit commun l'empressement qu'à une époque encore si récente on mettait à y rester. « On parle, « s'écrie M. Cabet, du péril qu'il y aurait à soumettre « la duchesse de Berri à la juridiction ordinaire : « le gouvernement est-il donc si mal affermi qu'il « ne puisse subir une pareille épreuve? »

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