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fünt digne de la scène tragique. C'est-là que Corneille apprit le grand art de l'opposer au devoir, et crea un nouveau genre de tragédie. Mais ce poëte illustre ayant depuis contracté l'habitude de le faire entrer dans des intrigues peu dramatiques, où même il ne tenait que le second rang, il devint languissant et froid. Enfin Racine parut, et Hermione , Roxane et Phèdre apprirent comment il fallait traiter l'amour.

Les grands effets , qu'il produisit au théâtre, firent croire qu'une pièce ne pouvait s'y soutenir sans lui. On le fit entrer dans des sujets , où il était absolument étranger, Corneille, dans ses discours sur l'art dramatique, recommande de ne donner à l'amour que la seconde place, et de céder la première aux autres passions. Fontenelle , intéressé à étendre les principes de son oncle, fit de cet usage un précepte dans sa poétique, Racine n'avait encore rien écrit; on crut Fontenelle, appuyé du grand nom de son oncle. Dès-lors, l'on ne vit pluis sąr la scène tragique que de fades romans dialogués; et des auteurs , qui semblaient n'avoir pas besoin de cette ressource , l'introduisirent dans des sujets , auxquels il était totalement étranger. Enfin Voltaire, après avoir, malgré lui, payé le tribut au goût de son siècle dans (Edipe, fit voir dans Zaïre, Alzire, Adélaïde, etc., que l'amour au théâtre doit être terrible, passionné, accompagné de remords; qu'il doit surtout avoir la

première place. Il faut que l'amour conduise aux malheurs et aux crimes, pour faire voir combien il est dangereux; ou que la vertu en triomphe, pour montrer qu'il n'est pas

invincible. Sans cela, ce n'est qu'un amour d'églogue ou de comédie.

Si l'on est forcé de ne lui donner que la seconde place,

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alors il faut imiter Racine, dans l'art difficile de le
rendre intéressant, par des développemens délicats du
C@ur humain, par des nuances fines, et surtout par
un style correct et soutenu.
Pour

que

l'amour soit intéressant, il faut que le spectateur le suppose extrême; que ce sentiment subsiste depuis long-tems ; qu'il ne soit pas né devant le public, comme dans les pièces de la Grange - Chancel et de quelques autres, ou des princesses deviennent amonreuses, pour avoir vu le héros un moment. Il faut aussi que l'on n'aime pas une femme uniquement pour sa beauté.

On a remarqué que l'on ne s'intéresse jamais sur la scène à un amant, qu'on est sûr de voir rebuté. Pourquoi Oreste intéresse-t-il dans Andromaque ? C'est que Racine a eu le grand art de faire espérer qu'Oreste serait aimé. Un amant, toujours rebuté par sa maîtresse, l'est toujours par le spectateur , à moins qu'il ne respire la fureur et la vengeance.

On ne s'intéresse jamais non plus aux amans fidèles sans succès et sans espoir, qui, comme Antiochus dans Bérénice, disent :

Je pars fidèle encor, quand je n'espère plus, .

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C'était une idée prise dans la galanterie ridicule des quinzième et seizième siècles. ( Voyez GALANTERIE.)

Il existe des personnages qu'il ne faut jamais représenter amoureux; les grands hommes, comme Alexandre, César , . Scipion, Caton, Cicéron, parce que c'est les avilir ; et les méchans hommes , parce que l'amour, dans une âme féroce, ne peut jamais être qu'une passion grossière, qui révolte au lieu de toucher; à moins qu'un

AMO tel caractère ne soit attendri et changé par une passion qui le subjugue.

Si l'on introduit m ambitieux qui soit obligé de parler d'amour , qu'il en parle conformément à son caractère : qu'il fasse servir l'amour-même à ses desseins, comme Assur, on Catilina dans Rome sauvée. Surtout qu'il ne vienne point parler de son amour , en sortant de commettre quelque forfait , moins par amour que par ambition. Si om Oreste produit un si grand effet, quand il revient devant Hermione , après avoir assassiné Pyrrhus par ses ordres, c'est qu'il a été aveuglé par l'amour, et qu'il va être déchiré de remords.

La passion du héros doit paraître dans tous ses discours, et dans toutes ses actions; mais il ne doit jamais raisonner d'amour, comme dans les pièces de Pierre Corneille et de son frèri.

Une scène d'amans heureux doit passer fort vîte; et une scène d'amans malheureux, qui appuient sur toutes les circonstances de leur malheur, peut être assez longue sans enpnyer. L'attention n'a plus rien à faire avec des gens satisfaits; elle les abandonne, à moins qu'elle n'ait lieu de prévoir qu'ils tomberont bientôt dans le malheur. Alors ce contraste diversifie très-agréablement le spectacle qu'on offre à l'esprit, et les passions qui agitent

le cœur.

AMOUR DANS LA COMÉDIE. Il y est beaucoup plus à sa place, et personne ne l'a j’amais contesté. S'il ne joue pas un grand rôle dans les pièces d'Aristophane, c'est , sans doute , parce que l'auteur, occupé à faire sans cesse la satyre du gouvernement et de ses concitoyens, ne s'est point amusé à peindre les symptômes

ne

ct les ridicules de cette passion. Mais, quand les poëtes furent forcés de se retrancher dans les bornes d'une censure générale, l'amour entra pour beaucoup dans les pièces de Ménandre, et des poëtes de la comédie nouvelle. Il est le principal ressort des pièces de Plaute et de Térence; et l'on trouve chez eux des peintures trèssavantes de cette påssion. Nulle autre, en effet , paraît plus favorable à la comédie; la finesse, la vivacité des sentimens qu'elle inspire , les brouilleries, les raccommodemens, les dépits, les jalousies , etc., tout concourt à la rendre extrêmement comique. Tantôt, c'est un amant qui fait ce qu'il ne croit pas faire, ou qui dit le contraire de ce qu'il veut dire, qui est dominé par un sentiment qu'il croit avoir vaincu, ou qui decouvre ce qu'il prend soin de cacher. Le raccommodement des deux amans dans la Mère coquette , la même scène à peu près dans le Dépit amoureux, dans le Tartuffe, dans le Bourgeois gentilhomme : toutes ces scènes, qui ne sont que des développemens de l'ode d'Horace, donec gratus eram tibi, sont des modèles en ce genre. Racine, avant qu'il eût perfectionné l'idée qu'il avait de la vraie tragédie, avait développé dans Andromaque quelques-uns de ces mouvemens; mais il conçut bientôt après qu'il devait les abandonner à Molière.

Dans la vraie comédie, il faut observer de traiter toujours les scènes d'amans avec gaieté. Cette attention est d'autant plus nécessaire, que ces scènes sont devenues des lieux communs, que le spectateur ne daigne écouter, que quand l'auteur développe, d'une manière comique, les replis du caur humain, dans la passion qui lui est la

plus chère.

AMOUR DANS LA TRAGÉDIE LYRIQUE. On a cru

long-tems, d'après quelques ariettes des opéras de Quinault, et d'après les ouvrages de presque tous ses successeurs, que l'amour, sur la scène lyrique, ne devait être que de la simple galanterie. Ce n'est que cinquante ans après la mort de ce poëte , qu'on lui a rendu justice comme à Racine, sur l'usage qu'il avait fait de l'amour. Ce n'est qu'alors qu'on s'est souvenu que Quinault l'avait peint comme une passion terrible, ennemie du devoir, combattue

par

les remords; détruisant l'héroïsme, et menant, comme la vraie tragédie, au crime et au malheur. Alceste, dans Quinault, comme dans Euripide, offre le triomphe de l'amour conjugal : dans Thésée , c'est une Médée qui s'écrie :

Le destin de Médée est d'être criminelle ;
Mais son coeur était fait pour aimer la verta.

Mon coeur agrait encor sa première innocence;

S'il n'avait jamais en d'amour.

Mon frère et mes deux fils ont été les victimes

De mon implacable fureur :

J'ai rempli l'univers d'horreur ;
Mais le cruel amour a fait seal tous mes crimes.

Dans Atys, c'est un amant qui immole sa maîtresse sans la connaître.

Atys, Atys lui-même
Immole ce qu'il aime.

Dans Roland et dans Armide, ce sont deux héros avilis par l'amour, et qui revolent vers la gloire , en détestant la mollesse où ils ont langui. Dans Armide

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