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ne se montre pas avare. Il prétend qu'un do- 1664. mestique de Molière, auquel celui-ci avait ordonné d'accommoder sa perruque, prit un cahier de cette traduction pour faire des papillotes, et que Molière, piqué de cette méprise, jeta le reste au feu. Il nous paraît plus naturel de croire que cet auteur, attachant peu d'importance à un ouvrage de sa première jeunesse, qui ne pouvait être d'aucune utilité à sa troupe, ne songea point à le faire imprimer. Tous ses manuscrits furent remis, par sa veuve, à La Grange, après la mort duquel ils furent vendus avec sa bibliothèque. Celui du poëme de Naturâ rerum aura éprouvé le même sort. C'est là probablement la seule cause de sa perte pour la postérité'.

Les trois actes du Tartuffe applaudis, mais défendus aux fêtes de Versailles , furent donnés au mois de septembre suivant à Villers-Cotterets, chez MONSIEUR, devant le Roi , la Reine et la Reine-mère. Deux mois après, le prince de Condé fit représenter la pièce entière au Raincy. Sans doute, cet empressement d'augustes personnages à saisir les occasions d'applaudir à son talent, l'avide curiosité avec laquelle Paris, à défaut de représentations, recherchait les lectures de son ouvrage, durent consoler un peu l'amour

1. Grimarest, p. 310 et suiv.

1665.

1664. propre de notre auteur (29); mais, si ce n'en

était point assez pour le dédommager de la cruelle interdiction, c'en était beaucoup trop encore pour les Tartuffes, qui eussent voulu voir leur portrait enseveli dans un oubli complet.

On était dans ces dispositions hostiles, quand Molière, pour profiter de la vogue dont jouissait alors le sujet du Festin de Pierre, songea à le mettre en scène. Jouée pour la première fois le 15 février, cette production éprouva un accueil peu favorable; non pas que le mérite de la pièce en eût compromis le succès; non pas qu'il se trouvật beaucoup de spectateurs de l'avis de la femme qui disait à Molière : « Votre statue baisse » la tête, et moi je la secoue'; » mais parce que le morceau sur l'hypocrisie, dans lequel Molière faisait allusion à ses griefs contre le corps inviolable des Tartuffes, était peu propre à calmer leur sainte fureur. « Aujourd'hui, dit Don Juan, la profession d'hypocrite a de merveilleux avantages. » C'est un art de qui l'imposture est toujours

respectée; et, quoiqu'on la découvre, on n'ose » rien dire contre elle. Tous les autres vices des » hommes sont exposés à la censure, et chacun » a la liberté de les attaquer hautement; mais

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1. OEuvres de Molière, avec les remarques de Bret, t. III, p. 215.

1773,

» l'hypocrisie est un vice privilégié, qui de sa 1665. » main ferme la bouche à tout le monde et jouit » en repos d'une impunité souveraine. ? »

Leur colère redoubla en entendant ces plaintes d'un homme assez hardi pour déplorer les persécutions dont il était l'objet. On remarqua surtout, dans ce concert d'outrageantes clameurs, un libelle délateur qui appelait sur Molière et le glaive de la justice temporelle et le foudre de la justice spirituelle, comme sur un athée, un monstre qui s'était peint, mais avec des traits affaiblis, dans le principal rôle de sa pièce. Il parut sous le nom du sieur de Rochemont, avocat en parlement; mais on a de fortes raisons pour croire qu'il sortait de la plume d'un curé de Paris. Deux littérateurs répondirent à ces calomnies : ils eurent bien soin toutefois de garder l'anonyme, tant la faction était puissante et redoutée. L'un d'eux, envisageant la persécution et ses causes sous leur véritable point de vue, s'écrie : « A quoi songiez-vous, Molière , quand » vous fîtes dessein de jouer les Tartuffes ? Si vous » n'aviez jamais eu cette pensée, votre Festin de » Pierre ne serait pas si criminel (30). »

Les hypocrites se montrèrent tels jusque dans leurs attaques. Ils entendaient trop bien leurs

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1665. intérêts pour avouer que le morceau qui les con

cernait attirât à la pièce leur improbation et causât leur fureur. Ils se rejetèrent sur la scène du pauvre, et proclamèrent si haut leur indignation factice, que l'auteur fut forcé de la retrancher à la seconde représentation. Ils parvinrent à surprendre la religion de l'autorité sur le danger prétendu de cette scène, au point que dix-sept ans plus tard, en 1682, Vinot et La Grange, ayant fait réimprimer cette comédie telle qu'elle avait été jouée le premier jour, reçurent aussitôt l'ordre de faire disparaître, au moyen de cartons, non-seulement le passage condamné, mais même quelques autres dont, à force de manquvres, on était également parvenu à rendre l'esprit suspect.

Il est assez digne de remarque que, dès que Molière se trouvait en butte aux attaques de ses ennemis, Louis XIV s'efforçait de lui faire oublier ces persécutions par un bienfait. Déjà nous l'avons vu répondre aux détracteurs de l'École des Femmes par le brevet d'une pension, confondre Montfleuri et ses complices en tenant sur les fonts de .baptême le fils du comédien injustement calomnié, punir l'insolence de ses courti

an

2. Voir la Bibliographie de la France (par M. Beuchot), née 1817, p. 362 et suiv., et l'Avertissement sur le Festin de Pierre, t. III, p. 275 de notre édition des OEuvres de Molière.

en faisant asseoir Molière à sa table; au 1665. mois d'août 1665, si des scrupules religieux ne lui permirent pas encore de lever l'interdiction du Tartuffe, il s'empressa du moins d'en dédommager l'auteur en attachant à sa personne, avec une pension de sept mille livres, sa troupe, qui jusque-là n'avait été que la troupe de Monsieur. . Les acteurs qui la composaient prirent dès lors le titre de comédiens du Roi : noble réponse aux lâches efforts que la cabale avait faits pour indisposer contre Molière la Reine-nière et le momonarque lui-même !.

A peu près dans le même temps, l'illustre protégé, pressé par les sollicitations de ses camarades, eut de nouveau occasion de recourir aux bontés du Roi. Les mousquetaires, les gardesdu-corps, les gendarmes et les chevau-légers étaient en possession d'entrer à la comédie sans payer; et, par ce moyen,

le

parterre se trouvait souvent rempli, sans que la caisse en fût moins vide. Molière, cédant aux instances de sa troupe, demanda la réforme de cet abus au prince, qui donna les ordres nécessaires pour y mettre fin. Mais les plus mutins de ceux sur qui pesait cette défense s'en prirent aux comédiens qui l'avaient

1. Préface de l'édition des OEuvres de Molière de 1682 (par La Grange ). Grimarest, p. 106. Histoire du Théâtre français (par les frères Parfait), tom. X, p.79 et 94, note.

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