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la preuve que les accusations de Molière , qui 1665. n'ont aujourd'hui que l'autorité d'une saillie, auxquelles on n'accorde guère plus de crédit qu'à un jeu de mots, n'avaient réellement rien d'exagéré.

Si nous envisageons d'abord les ridicules de leur extérieur grotesque, rien de plus propre à être traduit sur la scène. La robe ne les quittait jamais; et, montés sur une mule, ils se rendaient d'une extrémité de Paris à l'autre. Le plus souvent ils ne s'exprimaient qu'en latin ; quand ils daignaient se servir de la langue française, ils la défiguraient par des tournures scolastiques, par des expressions scientifiques, et la rendaient presque inintelligible. Un sixain du temps peint très fidèlement les gens de cette profession au dix-septième siècle, et l'exactitude du portrait est telle qu'aujourd'hui on le prendra peut-être pour une épigramme.

Affecter un air pedantesque,
Cracher du grec et du latin ,
Longue perruque, habit grotesque,
De la fourrure et du satin,
Tout cela réuni fait

presque
Ce qu'on appelle un médecin.

Quant à leur savoir, ils concouraient eux-mêmes à en faire douter par le scandale de leurs discussions. En 1664, les médecins de Rouen et ceux de Marseille rendirent plainte devant les tribu

1665. naux contre les apothicaires de ces deux villes

pour empiètement de droits. Les mémoires qui
furent publiés de part et d'autre à cette occasion
dévoilèrent des vérités fort

peu
honorables

pour les deux corps et fort peu rassurantes pour les pauvres malades, auxquels il demeura démontré qu'ils n'accordaient leur confiance qu'à des empiriques'.

Les quatre médecins que Molière mit en scène dans cette pièce, Tomès, Desfonandrès, Macroton et Bahis, n'étaient autres que Daquin, Desfougerais, Guénaut et Esprit, inédecins ordinaires de Louis XIV, plus que suffisamment désignés par les noms significatifs que Boileau, aussi bon helléniste

que iordant satirique , leur avait forgés à la demande de son ami'.

Suivant un docteur contemporain qui trahit plus d'une fois les secrets du métier, le spirituel Gui-Patin, Daquin, attaché à la personne du Roi par

la faveur de madame de Montespan, et congédié par madame de Maintenon, n'était que «un » pauvre cancre, race de juif, grand charlatan..., » véritablement court de science, mais riche en fourberies chimiques et pharmaceutiques. Desfougerais était, suivant la même autorité,

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1. OEuvres de Molière, avee les remarques de Bret, 1773, t. III, p. 339.

2. Récréations littéraires, par Cizeron-Rival , p. 25.

»charlatan s'il en fut jamais; homine de bien, à 1665. » ce qu'il dit, et qui n'a jamais changé de religion » que pour faire fortune et unieux avancer ses en» fans. » Mais l'horreur succède au mépris qu'inspire ce portrait quand on apprend par Bussy-Rabutin que madame de Chatillon ayant été mise par le due de Nemours dans le malheureux état qu'on peut appeler l'écueil des veuves , et ayant recouru aux expédiens de Desfougerais, cé monstre né recnla point devant une ressource criminelle, et la délivra à l'aide de vomitifs.

Peut-être moins pervers, mais tout aussi cupide et aussi ignare que Desfougerais, Guénaut répétait sans cesse qu'on ne saurait attraper l’écu blanc des malades si on ne les trompait. Accusé d'avoir tué, à l'aide de l'antimoine, sa panacée universelle, sa femme, sa fille, son neveu, deux de ses gendres et un très grand nombre d'autres malades , tous les crimes de son ignorance lui furent pardonnés quand il grossit encore le nombre de ses victimes du meurtre du cardinal Mazarin. A la mort d'Adrien VI, les Romains firent écrire en lettres d'or au-dessus de la porte de son médecin, Au libérateur de son pays ; après la mort du fameux ministre, Guénaut reçut un compliment non moins flatteur, expression naïve de la reconnaissance populaire. Il se trouvait un jour engagé dans un embarras de voitures, un char

1665. retier le reconnut et s'écria : « Laissons passer

» monsieur le docteux; c'est li qui nous a fait » la grace de tuer le cardinal. »

Le quatrième médecin du Roi, Esprit, était également partisan du vin émétique, de l'antimoine et de la charlatanerie. C'en était assez pour qu'il ne fût pas plus ménagé par Molière que par Gui-Patin.

Ces détails historiques suffisent pour expliquer les attaques de notre auteur contre ces quatre empiriques privilégiés que Louis XIV, auquel on n'a jamais reproché de n'avoir pas su apprécier les hommes, fut néanmoins obligé de choisir pour ses médecins ordinaires, comme moins ignares et moins dangereux encore que leurs confrères. En effet il nous serait facile de démontrer par d'autres exemples que ces funestes travers étaient ceux de tous les médecins du temps. Chacun connaît le résultat de la fameuse consultation faite à Vincennes pour Mazarin. Guénaut, Desfougerais, Brayer et Valot y assistaient. L'un déclara

que le siège de la maladie du cardinal était le foie, l'autre le mésentère, le troisième la rate, le dernier le poumon. Personne n'ignore que Valot que nous venons de nommer assassina la reine d'Angleterre en lui administrant de l'opium mal-à-propos. Son homicide ignorance donna lieu à l'épigramme suivante:

1665.

Le croirez-vous , race future,
Que la fille du grand Henri
Eut, en mourant, même aventure
Que feu son père et son mari ?
Tous trois sont morts par assassin ,
Ravaillac , Cromwell, médecin :
Henri, d'un coup de baïonnette,
Charles finit sur un billot,
Et maintenant meurt Henriette
Par l'ignorance de Valot.

et

Voilà les hommes que les ennemis de Molière ont voulu défendre contre ses attaques. Louis XIV cependant, dont le nom se rencontre toujours là où notre premier comique a besoin d'un juste protecteur; Louis XIV, qui faisait l'esprit fort en médecine quand il entendait ses bons mots, qui se laissa bientôt après purger toutes les semaines par Fagon; Louis XIV avait approuvé cette satire sous prétexte, dit-on, que les médecins font assez souvent pleurer pour qu'ils fassent rire quelquefois, et qu'institués pour le rétablissement de la santé, ils y parviennent bien mieux en excitant la gaieté au théâtre qu'en ordonnant des remèdes dans leur cabinet. Il est faux toutefois que Molière ait, comme on l'a prétendu, fait prendre aux acteurs chargés des rôles de ces quatre médecins des masques qui reproduisaient exactement leurs traits. Il est aussi ridicule qu'injurieux pour la mémoire de deux

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