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nouit enfin; mais, revenue à elle, la perfide dé- 1665. daigna le pardon que son mari, effrayé de la voir dans cet état, s'empressait de lui offrir; et, craignant de ne pas retrouver une aussi belle occasion, elle lui signifia qu'elle voulait se séparer de lui , parce que, disait-elle, elle n'avait que de mauvais procédés à attendre d'un homme qui prêtait aveuglément foi aux imputations calomnieuses de mademoiselle De Brie, et qui avait même, ajouta-t-elle méchamment, conservé des relations intimes avec cette femme depuis leur mariage. Molière fut forcé de consentir à cette rupture; mais,

, pour éviter tout éclat, il exigea d'elle qu'elle continuât à habiter la même maison que lui. Ils ne se voyaient plus qu'au théâtre'.

Tout autre que Molière eût été, dès ce jour même, consolé de la perte d'une femme dissipée, qui n'avait jamais eu et ne s'était jamais donné la peine de feindre pour lui le moindre sentiment d'intérêt; mais il était faible, et, malgré tous les torts de son épouse, il l'adorait encore. Une conversation que nous empruntons à la Fameuse comédienne fait parfaitement connaître quelle était alors l'agitation de ce cæur, désespérant de vaincre un penchant qu'il n'avait pas su prévenir:

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1665.

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de con

« Molière rêvait un jour dans son jardin d'Auteuil, quand un de ses amis, nommé Chapelle, qui s'y venait promener par hasard, l'aborda, et, » le trouvant plus inquiet que de coutume, lui v en demanda plusieurs fois le sujet. Molière, qui »eut quelque 'honte de se sentir si

peu
» stance pour un malheur si fort à la mode, ré.
» sista autant qu'il put; mais, comme il était
» alors dans une de ces plénitudes de coeur si
» connues par les gens qui ont aimé, il céda à
» l'envie de se soulager, et avoua de bonne foi à
» son ami, que la manière dont il était obligé d'en
» user avec sa fem nie était la cause de l'accable-
» ment où il le trouvait. Chapelle, qui le croyait
» au-dessus de ces sortes de choses, le railla de
» ce qu'un homme comme lui, qui savait si bien
» peindre le faible des autres hommes, tombait
» dans celui qu'il blâmait tous les jours, et lui fit
» voir que le plus ridicule de tous était d'aimer
» une personne qui ne répond pas à la tendresse
» qu'on a pour elle. - Pour moi, lui dit-il, je

que
si j'étais assez malheureux

pour v me trouver en pareil cas, et que je fusse forte» ment persuadé que la personne que j'aimerais » accordât des faveurs à d'autres, j'aurais tant de

mépris pour elle , qu'il me guérirait infaillible» ment de ma passion : encore avez-vous une sa» tisfaction que vous n'auriez pas si c'était une

» Vous avoue

» maîtresse; et la vengeance, qui prend ordinai- 1665. » rement la place de l'amour dans un cœur ou

tragé, vous peut payer tous les chagrins que » vous cause votre épouse, puisque vous n'avez » plus qu'à la faire enfermer; ce serait même un » moyen de vous mettre l'esprit en repos. »

« Molière, qui avait invité son ami avec assez » de tranquillité, l'interrompit pour lui deman» der s'il n'avait jamais été amoureux. —

Oui, » lui répondit Chapelle, je l'ai été comme un » homme de bon sens doit l'être; mais je ne me » serais pas fait une aussi grande peine pour une » chose que mon honneur m'aurait conseillé de

faire, et je rougis pour vous de vous trouver si » incertain. Je vois bien que vous n'avez en» core rien aimé, lui répondit Molière ; et vous » avez pris la figure de l'amour pour l'amour » même. Je ne vous rapporterai point une infi» nité d'exemples qui vous feraient connaître la

puissance de cette passion; je vous ferai seule» ment un récit fidèle de mon embarras, pour » vous faire comprendre combien on est peu maî» tre de soi quand elle a une fois pris sur nous » l'ascendant que la tempérament lui donne d'or» dinaire. Pour vous répondre donc sur la con» naissance parfaite que vous dites que j'ai du » caur de l'homme par les portraits que j'en ex» pose tous les jours en public, je demeurerai

»

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1665. » d'accord que je me suis étudié autant que j'ai

pu

à connaître leur faible ; mais, si ma science » m'a appris qu'on pouvait fuir le péril, mon ex

périence ne m'a que trop fait voir qu'il était » impossible de l'éviter; j'en juge tous les jours » par moi-même. Je suis né avec la dernière disposition à la tendresse, et, comme tous mes ef» forts n'ont pu vaincre les penchans que j'avais à l'amour, j'ai cherché à me rendre. heureux, » c'est-à-dire autant qu'on peut l'être avec un » coeur sensible. J'étais persuadé qu'il y avait fort » peu de femmes qui méritassent un attachement » sincère; que l'intérêt, l'ambition et la vanité » font le næud de toutes leurs intrigues. J'ai voulu que

l'innocence de mon choix me répondît de » mon bonheur : j'ai pris ma femme pour ainsi » dire dès le berceau; je l'ai élevée avec des soins

qui ont fait naître des bruits dont vous avez » sans doute entendu. parler; je me suis mis en » tête que je pourrais lui inspirer, par habitude, » des sentimens que le temps ne pourrait dé

truire, et je n'ai rien oublié pour y parvenir. » Comme elle était encore fort jeune quand je » l'épousai, je ne m'aperçus pas de ses méchantes

inclinations, et je me crus un peu moins mal» heureux que la plupart de ceux qui prennent de » pareils engagemens. Aussi le mariage ne ralentit point mes empressemens; mais je lui trouvai dans

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»

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» la suite tant d'indifférence, que je commençai à 1665.
» m'apercevoir que toutes mes précautions avaient
» été inutiles et que ce qu'elle sentait pour moi
était bien éloigné de ce que j'aurais souhaité
pour être heureux. Je me fis à moi-même des re-
proches sur une délicatesse qui me semblait ridi-
» cule et j'attribuai à son humeur ce qui était un
» effet de son peu de tendresse pour moi. Je n'eus
» que trop de moyens de me convaincre de mon
» erreur; et la folle passion qu'elle eut quelque
» temps après pour le comte de Guiche, fit trop
» de bruit pour me laisser dans cette tranquillité
» apparente. Je n'épargnai rien, à la première con-
» naissance que j'en eus, pour me vaincre moi-
* même dans l'impossibilité que je trouvai à la

changer; je me servis pour cela de toutes les
» forces de mon esprit; j'appelai à mon secours
» tout ce qui pouvait contribuer à ma consola-
» tion : je la considérai comme une personne de
qui tout le mérite était dans l'innocence, et
qui, par cette raison, n'en conservait plus de-
puis son infidélité. Je pris dès lors la résolution
» de vivre avec elle comme un honnête homme
» qui a une femme coquette et qui en est bien
» persuadé, quoiqu'il puisse dire que sa méchante
» conduite ne doive point contribuer à lui ôter sa

réputation. Mais j'eus le chagrin de voir qu'une » personne sans grande beauté, qui doit le peu

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