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1665. » n'est plus contraire au bon sens. Quoi, le parterre

» entendra ce qu'un acteur n'entend pas quoiqu'il » soit à côté de celui qui parle ! » Boileau, voyant qu'il s'échauffait et qu'il était absorbé par cette discussion, se mit à dire à haute voix : « Il faut

que » La Fontaine soit un grand coquin, un grand » maraud. » Il répéta plusieurs fois cette même apostrophe sans que son antagoniste en entendît rien; mais à la fin Boileau, Molière et les autres convives partirent d'un éclat de rire; La Fontaine en demanda le sujet et en rit avec eux '.

Si l'on en croit l'auteur de la Galerie de l'ancienne cour', Molière était presque aussi distrait que son ami. Ayant un jour loué une brouette pour se faire rouler au spectacle, pressé d'arriver et contrarié de la marche du conducteur, trop lente pour son impatience, il mit pied à terre et vint l'aider à pousser la voiture. Il ne s'aperçut de sa distraction qu'en entendant les éclats de rire de celui au secours duquel il était venu pour abréger la durée du voyage. Nous n'avons vu ce fait rapporté que dans ce seul ouvrage; mais il serait peu étonnant que Molière, continuellement occupé des soins de sa direction, de la

1. Histoire de la Poésie française (par l'abbé Mervesin), 1906, p. 267.

Histoire de la Vie et des ouvrages de La Fontaine, par M. Walckenaer, 3e édit. p. 143.

2. Galerie de l'ancienne Cour, art. MOLIÈRE.

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composition de ses pièces et de l'observation de la 1665. société, n'eût pas l'esprit très-présent à toutes ses actions. Boileau, nous l'avons déjà dit, l'avait surnommé le Contemplateur.

Le frère de celui-ci, Boileau Puimorin, s'était avisé de critiquer la Pucelle devant Chapelain; « C'est bien à vous d'en juger, lui dit l'auteur » piqué, vous qui ne savez pas lire. — Je ne sais » que trop lire, repartit Puimorin, depuis que » vous faites 'imprimer, » Il rapporta cette réplique à son frère et à Racine; ils la trouvèrent si piquante qu'ils en firent aussitôt l'épigramme que

voici :

Froid , sec, dur, rude auteur , digne objet de satire,
De ne savoir pas lire ošes-tu me blåmer?
Hélas! pour mes péchés, je n'ai que trop su lire

Depuis que tu fais imprimer.

« Mon père, dit Louis Racine qui nous a trans» mis cette anecdote , représenta que, le premier » hémistiche du second vers rimant avec le pré» cédent et avec l'avant-dernier vers, il valait » mieux dire de mon peu de lecture. Molière dé» cida qu'il fallait conserver la première façon : « Elle est , lui dit-il, la plus naturelle ; et il faut » sacrifier toute régularité à la justesse de l'expres» sion; c'est l'art même qui doit nous apprendre à nous affranchir des règles de l'art. » Boileau,

))

1665. » frappé de la justesse de l'observation, la mit en

» vers dans le quatrième chant de l'Art poétique:

Quelquefois, dans sa course , un esprit vigoureux,
Trop resserré par l'art, sort des règles prescrites,
Et de l'art même apprend à franchir leurs limites ? ».

Molière n'était pas le moins docile aux avis sincères dont parle La Fontaine. Boileau trouva qu'il y avait du jargon dans ces vers des Femmes savantes :

Quand sur une personne on prétend s'ajuster,
C'est par les beaux côtés qu'il la faut imiter.

Notre auteur, qui ignorait en écrivant le travail et la peine , ne voulait point prendre celle de faire disparaître ce que son ami trouvait de répréhen: sible dans ces vers, et l'autorisa à les changer. Boileau les rétablit de cette manière :

Quand sur une personne on prétend se régler,
C'est par les beaux côtés qu'il lui faut 'ressembler ,

Le satirique n'avait

pas

la même déférence pour les jugemens de ses amis. Molière, auquel il lisait tous ses ouvrages, ne put obtenir de lui qu'il re

1. Mémoires sur J. Racine ( par L. Racine), Lausanne, 1747,

page 52.

Récréations littéraires, par Cizeron

2. Bolæana, p. 32. Rival, p. 16.

fît le dernier de ces vers de l'épître sur le passage 1665. du Rhin,

Il apprend qu'un héros conduit

par

la victoire A de ses bords fameux flétri l'antique gloire.

« Il peut faire entendre, disait-il, que la présence du Roi a déshonoré le fleuve. » Boileau ne se rendit point à cette critique, et le vers subsista '.

Nous avons déjà vu le rocailleux Chapelain être l'objet de leurs plaisanteries; sa Pucelle fut également pour eux le texte d'une sorte d'épigramme en action. Ce poëme restait toujours ouvert sur la table, et celui des convives auquel il échappait dans la conversation une faute de langage était, suivant la gravité de son délit grammatical, condamné à en lire quinze ou vingt vers. « L'arrêt » qui condamnait à lire la page entière , dit Louis Racine, était l'arrêt de mort'. » Cette plaisanterie était toute naturelle de la part de Boileau et de Molière; mais il était au moins très-étrange que Racine y prît part, lui qui, au dire même de son fils, avait été comblé de bienfaits

par

Chapelain (33). Cet oubli des convenances explique

p. 41.

1. OEuvres de Molière, avec les remarques de Bret, 1773, tom. I, pag. 62. Petitot, Vie de Molière,

2. Mémoires sur la Vie de J. Racine (par L. Racine), Lausanne, 1747, p. 74.-Histoire des environs de Paris, par M. Dulaure , t. I, p. 33.

1665. la conduite non moins affligeante qu'il tint plus

tard envers Molière.

Personne mieux que ce dernier n'appréciait tout le mérite de La Fontaine. Un soir qu'on s'était réuni chez lui pour souper , Racine et Despréaux en raillant le fabuliste poussèrent un peu loin la plaisanterie. Molière en sortant de table dit tout bas à Descôteaux , célèbre joueur de flûte : « Nos beaux esprits ont beau se trémous» ser, ils n'effaceront pas le Bonhomme'. » C'était le nom que son caractère facile et son esprit sans apprêt avaient fait donner à La Fontaine; nom que la posterité, en sanctionnant le jugement de son ami, lui a religieusement conservé.

Cette anecdote, qui prouve combien Molière rendait justice à son génie, nous servira à réfuter plus facilement encore l'accusation portée par Bret contre lui pour un prétendu déni de justice. Voici le fait : La Fontaine fit paraître en 1664 son conte intitulé Joconde. On avait publié en 1663 les ouvres posthumes de M. de Bouillon, dans lesquelles sė trouvait une traduction du même morceau de l'Arioste. Cette production, quoique indigne d'un semblable honneur, fut opposée par quelques hommes de lettres à celle de La Fontaine. On remarqua surtout parmi ses

1. Mémoires sur la vie de J. Racine. Lausanne, 1747, p. 121.

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