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1665.

Y fit tout à l'entour faire un fossé bourbeux
Et de monsieur de l'Isle en prit le nom pompoux,

et que ces vers firent naître la mésintelligence entre Molière et Pierre Corneille. Son frère avait en effet, pour se distinguer de lui, pris le nom assez bannal de de l'Isle. Mais cette personnalité, qu'aucun nuage antérieur ne saurait expliquer, serait trop offensante; les déclamations de d'Aubignac, d'après lequel on a répété ce fait, sont trop peu dignes de foi pour qu'on y prêtât le moindre crédit , lors même qu'on n'aurait pas pour preuve de l'union de Molière et du grand Corneille, l'opéra de Psyché, fruit de l'heureuse association de leurs veilles. Ce dernier confia d'ailleurs, à la troupe du Palais-Royal, sa tragédie d'Attila, qui fut représentée au mois de mars 1667, et dans laquelle mademoiselle Molière, qui débutait dans la tragédie, sut se faire remarquer par son talent. Si l'on ne voit

pas

le nom de Corneille figurer parmi ceux des habitués de la rue du Vieux-Colombier et d'Auteuil, on ne doit l'attribuer qu'à une assez grande disproportion d'âge, à son humeur casanière, et au peu

J. Racine (par L. Racine), Lausanne, 1747. p. 119.-Vie de Chapelle, par Saint-Marc , p. xliij.

1. L'abbé d'Aubignac, Quatrième dissertation sur le poëme épique. . · Récréations littéraires, par Cizeron-Rival, p. 5. Histoire du Theatre français, t. X, p. 152. -- Petitot, 48.

1665. de plaisir qu'il eût eu à y rencontrer Racine,

son rival (36). Du reste, sa belle ame était faite
pour comprendre celle de Molière, et tout porte
à croire qu'il lui rendit toujours une complète
justice. Celui-ci désignait par une image origi-
nale et vraie l'engourdissement trop fréquent
du génie de l'auteur de Cinna. « Il a un lutin,
» disait-il, qui vient de temps en temps lui souf-
» fler d'excellens vers, et qui ensuite le laisse là
» en disant : Voyons co rme il s'en tirera quand il
» sera seul; et il ne fait rien qui vaille, et le lutin
» s'en amuse.
Chéri

par

des hommes dont les talens, dont le génie firent la gloire de leur siècle et sont l'admiration du nôtre, Molière ne fut pas recherché avec inoins d'empressement par

deux femmes qui se sont acquis une égale réputation ; l’une, par son inconstance en amour; l'autre, par sa fidélité envers ses amis; toutes deux par leur grace et leur esprit, Ninon de l'Enclos et madame de La Sablière. Il soumettait tous ses ouvrages à la première, et attachait d'autant plus d'importance à ses avis, qu'il la regardait comme la personne sur laquelle le ridicule faisait une plus prompte impression. L'abbé de Château

و

1. Éloge de Despréuur, par d'Alembert. Note 12, t. II, p. 393 de l'édition de ses OEuvres. Paris, 1821.

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neuf, qui rapporte ce fait comme le tenant de 1665. Molière lui-même, ajoute que cet auteur ayant été lui lire son Tartuffe, a elle lui fit le récit d'une w aventure qui lui était arrivée avec un scélérat à » peu près de cette espèce, dont elle lui traça le » portrait avec des couleurs si vives et si natu» relles que si sa pièce n'eût pas été faite , disait-il, » il ne l'aurait jamais entreprise, tant il se serait » cru incapable de rien mettre sur le théâtre d'aussi

parfait que le Tartuffe de Ninon' (37) ». Quant à madame de La Sablière, son inviolable attachement pour La Fontaine la portait à rechercher la société des amis du fabuliste. Un auteur presque contemporain nous apprend que c'est en dînant avec elle et Ninon de l'Enclos, que Despréaux et Molière s'amusèrent à composer la cérémonie macaronique du Malade imaginaire ?.

La juste guerre de représailles que Molière avait déclarée aux marquis ridicules, ne l'avait point privé de l'estime des hommes de la cour faits pour l'apprécier; et une circonstance qui les honore, c'est qu'à l'exemple du Roi ils foulèrent aux pieds le préjugé qui lançait une sorte d'anathème social contre l'auteur. Le maréchal

1. Dialogue sur la musique des Anciens, par l'abbé de Chateauneuf; in-12, 1725. — Anecdo!es uíramatiques, t. II, p. 204 et 205.

2. Bolæana , p. 34.

1665. de Vivonne, connu par son attachement pour

Boileau et par les graces de son esprit bien digne d'un Mortemart, secoua tout le premier ce joug ridicule. Il voua une vive amitié à notre auteur, et, selon l'expression de Voltaire, vécut avec lui comme Lélius avec Térence

Le grand Condé professait également pour Molière la plus haute estime; souvent il le faisait mander pour s'entretenir avec lui. « Molière, » lui dit-il un jour , je vous fais venir peut-être » trop souvent ; je crains de vous distraire de » votre travail. Ainsi, je ne vous enverrai plus » chercher; mais je vous prie, à toutes vos heu» res vides, de me venir trouver. Faites-vous an» noncer par un valet-de-chambre; je quitterai » tout pour être avec vous. » En effet, lorsque Molière venait, le prince congédiait tout le monde, et ils demeuraient souvent trois et quatre heures ensemble. On l'a entendu dire, après une de ces conversations : « Je ne m'ennuie jamais » avec Molière ; c'est un homme qui fournit de » tout : son érudition et son jugement ne s'épui» sent jamais. » La douleur que lui causa la mort de notre premier comique le porta à une boutade de franchise un peu brutale envers un abbé qui lui présentait une épitaphe pour ce grand poète. « Ah! lui dit le prince, que n'est-il en état :66.5. ► de faire la vôtre'. »

1. Grimarest , p. 294. — Voltaire, Vie de Molière, 1739, p. 24. 1. Grimarest, p. 298. — Le même, Addition à la vie de Molière , p. 61 et 62. -- Menagiana, 1715, t. I. p. 197.

Molière était également adoré de toutes les personnes qui l'entouraient. Parmi celles que sa bonté et leur gratitude lui avaient rendues le plus fidèles, nous ne devons pas oublier la bonne La Forêt. Cette estimable servante n'était pas seulement utile à son maître par les soins qu'elle lui prodiguait, elle lui rendait encore plus d'un service par ses avis sur les productions qui étaient de la compétence de son bon sens et de son naturel. « Molière, dit Boileau, » lui lisait quelquefois ses comédies; et il m'assu» rait que lorsque des endroits de plaisanterie ne. » l'avaient point frappée, il les corrigeait, parce » qu'il avait plusieurs fois éprouvé, sur son théâ» tre, que ces endroits n'y réussissaient point'. » Un jour, pour éprouver son tact et son goût, il lui lut plusieurs scènes de la Noce du Village de Brécourt, en les lui donnant pour son ouvrage. La vieille La Forêt ne prit point le change; et, après avoir entendu la lecture de quelques morceaux, elle soutint à son maître qu'il n'en

2. Réflexions critiques sur quelques passages de Longin. flexion première, t. III, page 158, note, des OEuvres de Boileau, avec un commentaire par M. de Saint-Surin.

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