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bien faible lors même qu'elle serait digne de 1665. quelque foi, n'est qu'une erreur volontaire. Le gazetier du temps, Robinet, autorité irrécusable en cette question, parle de la bonne exécution de la pièce et donne les éloges les plus flatteurs aux acteurs du Palais-Royal ^. Il ne faut donc

pas chercher à se dissimuler que Racine eut les plus grands torts envers son bienfaiteur. Il est triste de penser qu'on rencontre plus d'une page semblable dans la vie de l'auteur d'Athalie. Sa conduite envers Chapelain avait déjà rendu moins

surprenans ses torts envers Molière. Il ne tint

pas à lui qu'il ne rompît également avec Boileau. Celui-ci, ayant un jour, à l'Académie des Inscriptions, avancé par mégarde une proposition erronée, Racine ne s'en tint

pas à une plaisanterie, qui part souvent du premier feu de la dispute; mais, poussant rudement son ami à bout, il alla jusqu'à l'insulter; si bien, dit Montchesnay, que Boileau fut obligé de lui dire : « Je con» viens que j'ai tort; mais, j'aime mieux encore » l'avoir

que

d'avoir aussi orgueilleusement raison » que vous l'avez'.

Les justes griefs de Molière contre Racine ren

1. Lettres en vers de Robinet, du 20 décembre 1665 et 3 janvier 1666. — Histoire du Théâtre français (par les frères Parfait), t. IX, p. 386 et suiv.

2. Bolæana , p. 102.

1665. daient plus rares les réunions d'Auteuil et de la

rue du Vieux-Colounbier. La vie continuellement dissipée de Chapelle leur avait déjà porté un coup funeste; quelque froideur qui survint entre La Fontaine et Boileau les fit cesser entièrement's

Dans le même temps où Molière perdait son 1666.

ami, la mort vint lui enlever une protectrice. La Reine, mère de Louis XIV, termina sa carrière au commencement de 1666. L'espèce de recueillement de douleur que cet évèneinent devait imposer à tous les gens attachés à la cour, l'empêcha pendant un certain temps de donner aucun ouvrage nouveau à son théâtre. Lorsqu'il eut laissé expirer le terme qu'exigeait l’étiquette, qui pour lui se trouvait d'accord avec la reconnaissance, pressé à la fois par l'intérêt de sa gloire, qui ne s'était que soutenue depuis son École des Femmes, et par celui de sa troupe, qui devait soupirer après une pièce nouvelle, il se détermina à faire représenter, le 4 juin , le plus correct de ses chefs-d'oeuvre, le Misanthrope (41).

Tous les éditeurs de Molière , tous les auteurs

1. Vie de Chapelle , par Saint-Marc, p. lxiij.-Description du Parnasse Français de Titon du Tillet , in-12, p. 141. Molière, drame, par Mercier, Ire. édit., 1776, p. 214; note.- Histoire de la vie et des ouvrages de La Fontaine, par M. Walckenaer, Ze, édit., p. 150.

sifflés ou peu applaudis, pour donner une preuve 1666. convaincante de l'injustice du parterre, se sont accordés à faire valoir la courte faveur qu'obtint cette production, ou plutôt l'accueil glacial qu'elle essuya dès la troisième représentation, et la nécessité où se trouva l'auteur, pour la soutenir, de l'appuyer du Médecin malgré lui. Ce petit trait d'histoire littéraire, d'ailleurs fort piquant, et par conséquent sûr d'être accueilli sans autre examen, a cela de commun avec beaucoup de traits de l'histoire proprement dite, qu'il est priginal, mais controuvé : c'est là son seul défaut. Le registre de la comédie fait foi que, représenté vingt et une fois de suite, nombre de représentations auquel un ouvrage atteignait difficilement alors, si l'on en excepte toutefois les tragédies de Thomas Corneille , le Misanthrope seul , sans petite pièce qui l'accompagnât et malgré les chaleurs de l'été, procura au théâtre dix-sept recettes très-productives et quatre autres de bien peu moins satisfaisantes. Quant aux obligations qu'il avait, dit-on, contractées envers le Médecin malgré lui, elles sont faciles à reconnaître ; puisque ce ne fut qu'à la douzième représentation de cette farce qu'on la donna avec ce chef-d'oeuvre, et cela cinq fois seulement '. Ce

1. OEuvres de Molière avec un commentaire, par M. Auger, + V, p.

263.

1666 pendant, il n'en est pas moins certain que grâce à

l'heureuse folie de son dialogue, plus faite pour plaire à la multitude que les traits mâles du Misanthrope, il obtint encore plus de succès que lui; mais la simple vérité, quelque singulière qu'elle pût être, ne le parut pas encore assez à l'auteur de la fable que nous venons de réfuter, parce qu'il voyait chaque jour se reproduire de nouveaux exemples de cette rectitude de goût du parterre. Il fit passer son conte: voilà comine on écrit l'histoire! Chacun s'empressa de l'adopter : voilà comme on l'étudie!

Devisé, qui s'était toujours montré le véhément détracteur de Molière, soit qu'il rougît enfin du rôle que la passion et l'envie lui faisaient jouer, soit que ses yeux commençassent seulement alors à se dessiller, devint le plus chaud partisan du Misanthrope. Il composa sur ce chefd'æuvre une lettre apologétique assez mal écrite, mais mieux pensée, qui fut imprimée à la tête de la première édition. Grimarest a prétendu que Molière, furieux contre son libraire, en fit jeter au feu tous les exemplaires'. Pour admettre ce conte, il faut supposer que Devisé lui laissa ignorer entièrement le projet qu'il avait formé de faire l'apologie de son ouvrage ,

i. Grimarest, p. 184.

et que le libraire se permit d'imprimer à la tête 1666. du Misanthrope, sans le consentement de son auteur, un éloge emprunté à la plume d'un écrivain qui la veille encore le poursuivait d'injustes critiques. Il est plus naturel de penser que Molière ne vit pas sans plaisir se déclarer pour sa pièce, en butte aux attaques acharnées de la médiocrité ombrageuse et de l'envie, le folliculaire qui exerçait alors le plus d'influence sur l'esprit du public (42).

Ce morceau curieux, en même temps qu'il constate cette subite conversion littéraire, donne aussi la mesure du goût du parterre, qui n'était pas fait encore à des beautés aussi franches. Retrouvant dans le sonnet d'Oronte ce qu'ils admiraient dans les poésies de leurs auteurs les plus à la mode, les antithèses et les traits brillantés, et prenant encore en cette circonstance Philinte pour l'organe de l'auteur, les spectateurs s'empressèrent d'applaudir comme lui au chantre de Philis, et témoignèrent par leurs bravos qu'ils trouvaient que

La chûte était jolie, amoureuse,

admirable.

Aussi se figure-t-on facilement l'étonnement ou plutôt le dépit de nos admirateurs enthousiastes, quand ils entendirent Alceste, plus fidèle à la vérité qu'aux convenances, prouver

à

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