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1666. » mais il ne suivait que le sien ordinairement

parce qu'il aurait été souvent obligé de refondre » ses pièces s'il avait suivi tous les avis qu'on lui » donnait. Et d'ailleurs, il arrivait quelquefois » que ces avis étaient intéressés.... Il ne plaçait au» cuns traits qu'il n'eût des vues fixes. C'est

pour» quoi il ne voulut point ôter du Misanthrope ce

grand flandrin qui crachait dans un puits pour » faire des ronds , que MADAME défunte lui avait » dit de supprimer lorsqu'il eut l'honneur de lire » sa pièce à cette princesse. Elle regardait cet » endroit comme un trait indigne d'un si bon w ouvrage. Mais Molière avait son original, il vou» lait le mettre sur le théâtre'. »

Ce refus, où brille la noble indépendance de notre premier comique, prouve que s'il règne dans quelques-unes de ses épîtres dédicatoires un ton d'humilité obséquieuse , il ne s'en faut prendre qu'au protocole du temps auquel il se conformait en cela. Corneille, qui n'était nullement courtisan , a sacrifié au même usage.

On sait qu'alors, séparés d'un accord mutuel, Molière et sa femme ne se voyaient plus qu'au théâtre. Le pauvre mari, qui n'eut d'autre tort que d'aimer une coquette, avait, malgré cette rupture, conservé pour elle des sentimens qu'elle ne mé

1. Grimarest, p. 188 et 189.

ritait pas. La représentation du Misanthrope 1666.
rouvrit nécessairement toutes les plaies de son
cæur, et ralluma tout son amour. Il s'était chargé.
du rôle d'Alceste; mademoiselle Molière rem-
plissait celui de Célimène, et il n'est pas permis
d'attribuer au hasard la similitude de leur posi-
tion avec celle de ces deux personnages de la
pièce. Plein de ses justes' griefs, plus plein en-
core de sa passion, il avait donné à Célimène
toute la coquetterie d’Armande , en même temps
qu'il l'avait ornée de tous ses charmes , de
tout son art séducteur. Pour Alceste, il l'avait dé-
peint tel qu'il était honteux de se voir lui-même,
bien persuadé de toute sa faiblesse, bien convaincu
de l'indignité de celle qui en était l'objet , et
dominé par un penchant qu'il déplorait, mais
qu'il ne pouvait ni subjuguer, ni conduire. Non,
répond Alceste aux représentations de Philinte,
comme Molière à celles de Chapelle ,

Non, l'amour que je sens pour cette jeune veuve
Ne ferme point mes yeux aux défauts qu'on lui treuve;
Et je suis, quelque ardeur qu'elle m'ait pu donner,
Le premier à les voir comme à les condamner.
Mais, avec tout cela, quoi que je puisse faire ,
Je confesse mon faible, elle a l'art de me plaire :
J'ai beau voir ses défauts et j'ai beau l'en blâmer,
En dépit qu'on en ait elle se fait aimer,
Sa grace est la plus forte : et, sans doute, ma flamme
De ces vices du temps pourra purger son ame 1.

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1666. Avec quelle vérité, avec quel accent de l'ame,

Molière ne devait-il pas prononcer ces vers ! Le dénouement du Misanthrope prouve qu'Alceste se berçait d'un faux espoir : les efforts de Molière ne furent pas moins malheureux.

Nous avons déjà dit que le Médecin malgré lui fut applaudi le 6 août 1666. On sut apprécier dès la première représentation le dialogue rapide de cet ouvrage, l'esprit vif et naturel, les traits brillans, mais sans apprêt, dont il est continuellement semé, enfin cette gaieté de bonne grace, cette joyeuse folie mises • aujourd'hui à l'index et condamnées au bannissement par ce que nous sommes convenus de nommer le bon goût. Les successeurs de Molière, ne pouvant y atteindre, les ont proscrites. Un auteur seul a osé imiter le style de cette pièce, c'est Beaumarchais. Mais ses personnages, toujours spirituels, ne sont pas toujours vrais; et c'est plus souvent l'auteur qui parle que le tuteur de Rosine et l'amant de Suzanne. Quoi qu'il en soit, on reconnaît facilement le modèle dont il s'est servi; et il est étonnant qu'on n'ait pas encore remarqué que le Médecin malgré lui a peut-être autre chose à revendiquer au Barbier de Séville que la rapidité du dialogue. Sganarelle, véritable RogerBonteins, ayant servi six ans un frater, estropiant quelques mots de latin, partageant son

temps entre les fagots, la paresse et le vin, et 1666. docteur sans s'en être aperçu; Sganarelle,

disions-nous, a bien l'air d'être chef de la famille de ce Figaro, ex-valet d’Almaviva, ayant consilio manuque pour enseigne ; toujours aux pieds de sa maîtresse, la paresse; se laissant dominer par le.vin, son serviteur, et administrant des remèdes aux chevaux dont il s'est fait le médecin. Ils vivent tous deux au jour le jour; à la vérité l'on ne voit pas Figaro battre Suzanne, mais il n'en est encore qu'à la cérémonie. On est d'ailleurs assez porté à croire par l'humeur de la belle, que si Sganarelle n'a pas eu à se louer, comme il le dit, la première nuit de ses noces, le nouvel époux pourrait bien n'être pas non plus à l'abri des infortunes conjugales par anticipation.

Selon Menage , Molière en composant son rôle de Sganarelle eut en vue le perruquier Didierl'Amour, que Boileau a de son côté fait figurer dans le Lutrin. Cet homme, auquel sa taille gigantesque et son caractère altier avaient donné un certain empire dans son quartier, la cour de la Sainte-Chapelle, avait épousé en premières noces une femme vive et emportée qu'il étrillait comme Sganarelle sans s'émouvoir. Mais devenu veuf il en épousa une jeune et jolie, qui vengea la défunte par la domination qu'elle exerça sur lui. Boileau, qui avait été quelquefois témoin

1666. des querelles du premier ménage, les rapporta à

son ami, qui en sut faire son profit ‘.

Celui-ci ne parlait de son Fagotier, c'est ainsi qu'il appelait cette pièce, que comme d'une farce sans conséquence. Subligny lui reprocha cette injuste modestie dans des vers qui ne sont pas les plus mauvais de la Muse Dauphine :

Molière , dit-on, ne l'appelle

Qu'une petite bagatelle :
Mais cette bagatelle est d'un esprit si fin,

Que, s'il faut que je vous le die,
L'estime qu'on en fait est une maladie

que,

dans Paris, tout court au Médecin 2,

Qui fait

A la fin de cette même année, Louis, toujours avide de plaisirs, voulut donner à sa cour une fête plus galante encore que les précédentes. Les acteurs de l'hôtel de Bourgogne se réunirent pour cette fois à ceux du PalaisRoyal. La fameuse tragédie de Pyrame et Thisbé fut choisie pour cette solenoité, et Benserade fut chargé de composer un ballet où chacune des Muses déployât tous les prestiges de ses attributs. Le poète de cour chargea Molière de remplir la partie du cadre

que
devaient

occuper

1. Menagiana, édit. de 1715, t. III, p. 16 et suiv. - Recréations littéraires, par Cizeron-Rival, p. 23.

2. La Muse dauphine, de Subligny ; voir l'Histoire du T'hésitre français (par les frères Parfait), t. X, p. 125.

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