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1666. des querelles du premier ménage, les rapporta à

son ami, qui en sut faire son profit

Celui-ci ne parlait de son Fagotier, c'est ainsi qu'il appelait cette pièce, que comme d'une farce sans conséquence. Subligny lui reprocha cette injuste modestie dans des vers qui ne sont pas les plus inauvais de la Muse Dauphine :

Molière , dit-on, ne l'appelle

Qu'une petite bagatelle :
Mais cette bagatelle est d'un esprit si fin,

Que, s'il faut que je vous le die,
L'estime qu'on en fait est une maladie
Qui fait que, dans Paris, tout court au Médecin 1,

A la fin de cette même année, Louis, toujours avide de plaisirs, voulut donner à sa cour une fête plus galante encore que les précédentes. Les acteurs de l'hôtel de Bourgogne se réunirent pour cette fois à ceux du PalaisRoyal. La fameuse tragédie de Pyrame et Thisbé fut choisie pour cette solennité, et Benserade fut chargé de composer un ballet où chacune des Muses déployât tous les prestiges de ses attributs. Le poète de cour chargea Molière de remplir la partie du cadre que devaient occuper

1. Menagiana, édit. de 1715, t. III, p. 16 et suiv.Recréations litléraires, par Cizeron-Rival, p. 23.

2. La Muse dauphine , de Subligny; voir l'Histoire du T'hésitre français (par les frères Parfait), t. X, p. 125.

Thalie et Euterpe. Les deux premiers actes de 1666. Mélicerte, que Molière n'acheva jamais, et la Pastorale comique, dont il brûla depuis le manuscrit', formèrent le contingent qu'il avait à fournir en cette occasion. Mais ce qui contribua à rendre cette fête plus piquante, ce furent les graces réunies de mademoiselle de La Vallière, de madame de Montespan et des principales beautés de la cour, qui y reinplirent des rôles dansans.'

Baron, alors âgé de treize ans, fut chargé du personnage de Myrtil dans Mélicerte. Mademoiselle Molière, qui voyait d'un mauvais cil tous ceux qui semblaient reconnaissans envers son mari des bienfaits qu'ils en recevaient, se laissa aller à sa haine contre son jeune protégé jusqu'à lui donner un soufflet. Baron voulait quitter la troupe aussitôt; mais on parvint à lui faire · sentir qu'il devait du moins attendre, pour exécuter ce projet, que la représentation devant le Roi eût eu lieu. Il s'enrôla immédiatement après dans une troupe de province. Bientôt il sentit de vifs regrets de s'être éloigné de son bienfaiteur, les exprima, et se rendit à la première

1. OEuvres de Molière , avec les remarques de Petitot, 1812, t. III, Réflexions sur Melicerte et la Pastorale comique. OEuvres de Molière , avec un commentaire par M. Auger, t. V, : p. 433.

2. Histoire du Théátre français, t. X, p. 133 et suiv.

1666. invitation qu'il lui fit de revenir' (45). Molière

obligé de s'interposer entre sa femme et Baron! Mademoiselle Molière frappant ce jeune acteur, et celui-ci la fuyant! Les sentinens et les rôles de ces divers personnages devaient bientôt changer de nature; mais n'anticipons pas sur les événemens.

Le Sicilien nous paraît avoir dû faire aussi partie du Ballet des Muses ?. Cette production charmante a été regardée par tous les littérateurs comine l'essai heureux d'un genre frais et animé. Voltaire la cite comme un modèle de grace ; Bret y voit le type de toutes les pièces de SaintFoix; mais on a fait observer avec raison que le Sicilien a sur les ouvrages de ce dernier auteur. le mérite de la vraisemblance et du naturel", ce qui est bien quelque chose aux yeux des gens dont l'imagination n'est pas assez facile aux illusions pour les transporter dans la grotte d'une fée, ou dans le séjour enchanté d'une divinité. Le livret de la fête dit que cette pièce n'avait été composée que pour offrir des Turcs et des Maures aux yeux du Roi. Où est le temps où de

aux

1. Grimarest, p. 10.

2. Voir t. IV, p. 417 de notre édition des OEuvres de Molière.

3. OEuvres de Molière, avec un commentaire par M. Auger, t. V, p. 492.

semblables caprices enfantaient de semblables 1666. ouvrages ? Le Ballet des Muses fut représenté une seconde fois à Saint-Germain, au mois de janvier 1667. Mais l'absence de Baron, et la justice que Molière avait faite de Mélicerte en négligeant de l'achever, le déterminèrent à la faire disparaître de ce divertissement. On représenta seulement la Pastorale comique et le Silicien. Cette dernière pièce ne fut jouée à la ville que le 10 juin suivant. Une lettre en vers de Robinet, du 11, nous apprend que ce retard fut occasioné par une crise survenue à l'auteur acteur, dont une toux invétérée avait délabré la poitrine :

Depuis hier pareillement
On a pour divertissement
Le Sicilien que Molière,
Avec sa charmante manière ,
Méla dans le ballet du Roi,
Et qu’on admire, sur ma foi.
........................
Et lui, tout rajeuni du lait
De quelque autre infante d’Inache
Qui se couvre de peau de vache,
S'y remontre enfin à nos yeux
Plus que jamais facétieux."

1. Lettre en vers , de Robinet, du 11 juin 1667. Histoire du Theatre français (par les frères Parfait), t. X, p. 151.

LIVRE TROISIÈME.

1667-1673.

Si le Tartuffe n'était pas fait il ne se ferait jamais.

PIRON.

1669. «Vous verrez bien autre chose , » disait Molière

à Boileau, qui le félicitait à l'occasion du Misanthrope. Il voulait parler du Tartuffe. En abordant le récit de la représentation de ce chef-d'oeuvre, nous pourrions dire aussi aux lecteurs qu'ont révoltés les précédentes menées des ennemis de ce grand homme : Vous verrez bien autre chose!

Après le Festin de Pierre, Molière n'eut que trop d'occasions de se confirmer dans les opinions qu'il avait prêtées à Don Juan sur l'inviolabilité des charlatans de religion'. Applaudi chez le frère du Roi, le Tartuffe avait été honoré des suffrages des deux Reines (1), du grand Condé, et de tout ce que la cour comptait d'hommes franchement religieux. Louis XIV lui-même, dont les idées naturellement grandes et généreuses n'é

1. Voir le Festin de Pierre, act. V, sc. 2.

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