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représentée, pour la première fois, sur le théâtre 1663. du Palais-Royal. Elle obtint un succès des plus grands, constaté par vingt-neuf représentations consécutives. Imprimée dans la même année, elle parut précédée d'une dédicace au prince de Conde: c'était un hommage rendu par l'auteur d’Amphitryon au protecteur zélé du Tartuffe.

Le sujet de cette pièce n'appartient pas plus à Plaute qu'à Molière. Bien avant lui, Euripide et Archippus l'avaient traité; et, si l'on en croit le colonel Dow, celte fable a pris naissance chez les brachmanes. Voltaire donne la traduction d'un passage d'un livre des Indiens, écrit dans un langage que l'on parlait de temps immémorial aux bords du Gange, et recueilli par le savant colonel; ce morceau renferme une anecdote qui, au dénouement près, a la plus grande conformité avec l'aventure du général thébain. La voici :

«Un Indou, d'une force extraordinaire, avait » une très belle femme : il en fut jaloux, la battit, » et s'en alla. Un égrillard de dieu, non pas un » Brama, ou un Vishnou, ou un Sib, mais un » dieu de bas étage, et cependant fort puissant, » fait passer son ame dans un corps entièrement

semblable à celui du mari fugitif, et se présente, » sous cette forme, à la dame délaissée. La doc» trine de la métempsycose rendait cette super» cherie vraisemblable.

1668.

» Le dieu amoureux demande pardon à sa pré» tendue femme de ses emportemens, obtient » sa grace et les faveurs de la belle , féconde son » sein'et reste le maître de la maison. Le mari ,

repentant et toujours amoureux de sa femme, » revient se jeter à ses pieds. Il trouve un autre » lui-même établi chez lui; il est traité par cet » autre d'imposteur et de sorcier. Cela forme un » procès.... L'affaire se plaide devant le parlement » de Bénarès. Le président était un brachmane, » qui devina tout d'un coup que l'un des deux » maîtres de la maison était une dupe et que l'autre était un dieu. >>

Ici nous sommes forcé d'abandonner le traducteur, dont les expressions pourraient paraître à beaucoup de lecteurs un peu trop naturelles. Il serait maladroit et impardonnable à nous d'encourir le reproche d'indécence, en parlant d'une pièce où l'auteur a su vaincre tant de difficultés pour respecter les convenances. Nous nous bornerons donc à dire que le tribunal, connaissant le mari de la belle en litige pour le plus robuste de tout le pays, ordonna', par une mesure assez semblable à celle de l'ancien congrès, qu'elle accorderait successivementes faveurs aux deux prétendans, et que 1668. celui qui donnerait le plus de preuves d'amour et de vigueur serait présumé être fondé dans sa demande. Le véritable époux atteignit, au grand étonnement de ce singulier jury, le nombre des travaux d'Hercule. Déjà les assistans, persuadés de l'inutilité des efforts de son rival, voulaient que, sans plus attendre, on prononçât en sa faveur; mais, le tribunal en ayant ordonné autrement, quelle fut la surprise de l'assemblée, lorsqu'elle vit le nouvel athlète se montrer digne d'être, seul, l'époux des cinquante filles de Danaüs! On allait lui adjuger le prix, quand le président s'écria : « Le premier est un héros; mais » il n'a pas dépassé les forces de la nature hu» maine : le second ne peut-être qu'un dieu qui » s'est moqué de nous. » Le dieu avoua tout , et s'en retourna au ciel en riant'.

1. Nous croyons devoir changer quelques-unes des expressions du récit de Voltaire.

Presque tous les théâtres de l'Europe ont eu leur Amphitryon. Au siècle dernier, on en représentait un à Vienne, dans lequel le dieu, en lorgnant Alcmène au travers d'un nuage, en devenait amoureux et revêtait la forme de son mari. Mais il profitait beaucoup plus de son déguisement pour faire des dettes au nom de celui qu'il remplaçait, que pour user de ses droits conju

1. Voltaire , -Fragmens historiqnes sur l'Inde, édit. de Lequien, t. XXV, p. 500.

bien,

1668. gaux '. Camoens a donné aussi, sous ce titre ,

une imitation de Plaute, très-pâle et très-indigne
de l'auteur des Lusiades ; mais tel était l'attrait
de ce sujet, que ces imitations, toutes faibles
qu'elles étaient, ont obtenu des succès de vogue
dans les lieux qui les virent naître : l'original, on
le
pense n'avait

pas reçu un accueil moins éclatant à Rome ; car, quelques siècles encore après la mort du poète latin, on le représentait aux fêtes de Jupiter. Les Romains avaient pensé que ce drame convenait mieux à cette solennité que le tableau en action de quelque haut fait de ce maître du monde. En effet, si nous jugeons des dieux par les mortels, ils devaient être plus fiers de se voir érigés en hommes à bonnes fortunes qu'en héros.

Si tout Paris était allé rire des malheurs d'Amphitryon, peu de réjouissances avaient signalé à la cour le carnaval de 1668. La conquête de la Franche-Comté avait tenu éloignés de Versailles le Roi et tous les jeunes seigneurs. Mais le glorieux traité d'Aix-la-Chapelle étant venu mettre fin à ces débats sanglans et rendre les vainqueurs aux douceurs de la paix, Louis XIV voulut qu'une fête brillante servît à célébrer les succès de ses armes, et à réparer le temps perdu pour

1. Lettres de Lady Montagu, lettre huitième.

les plaisirs. Le talent de Molière fut de nouveau 1668. mis à contribution pour ajouter au charme de cette journée. Empressé de plaire au monarque, de qui dépendait le sort du Tartuffe , il saisit ses admirables pinceaux et traça le plaisant tableau de George Dandin. Le 18 juillet ', jour de la fête, cette charmante comédie obtint les suffrages des courtisans, qui virent leur décision confirmée

par la ville , le 9 novembre suivant, époque où , dégagée de ses intermèdes, elle fut soumise au jugement des habitués du théâtre du Palais-Royal.

Cette pièce, une de celles auxquelles on est convenu de donner le nom de farces, fronde un ridicule qui, pour être aujourd'hui plus rare que du temps de Molière, n'en existe pas moins, et sera probablement durable encore, puisqu'il repose sur l'un des grands mobiles du cæur humain, la vanité. Toutefois les idées qu’une génération nouvelle a adoptées nous donnent lieu d'espérer que, dans un siècle où le lustre d'un homme ne réside plus guère qu'en lui-même, l'alliance avec les Sotenvilles deviendra de jour en jour moins attrayante pour les Georges Dandins.

Le but de Molière était louable parce qu'il

bien;

1. Relation de la féle de Versailles, du 18 juillet , par Féli

et non le 15, comme l'ont dit presque tous les éditeurs de Molière.

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