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1668. était utile; les moyens qu'il a employés pour

l'atteindre ont été jugés blâmables, parce qu'ils sont, dit-on, dangereux. Riccoboni, le premier écrivain un peu renommé qui se soit élevé contre l'immoralité de cette pièce, la range parmi celles qui ne peuvent être admises sur un théâtre les moeurs sont respectées. Cette opinion a été adoptée avec chaleur par un de nos plus célèbres auteurs, qui a dit, dans une de ses trop fréquentes et trop violentes déblatérations contre Molière : « Voyez comment, pour multiplier ses » plaisanteries, cet homme trouble tout l'ordre » de la société; avec quel scandale il renverse » tous les rapports les plus sacrés sur lesquels » elle est fondée ; comment il tourne en dérision » les respectables droits des pères sur leurs en» fans, des maris sur leurs femmes, des maîtres » sur leurs serviteurs ! Il fait rire, il est vrai, et » n'en devient que plus coupable, en forçant par » un charme invincible les sages mêmes de se » prêter à des railleries qui devraient attirer leur indignation. J'entends dire qu'il attaque les » vices : mais je voudrais bien

l'on comparât » ceux qu'il attaque avec ceux qu'il favorise.... Quel est le plus criminel d'un paysan assez fou » pour épouser une demoiselle, ou d'une femme

qui cherche à déshonorer son époux? Que pen» ser d'une pièce où le parterre applaudit à l'in

que

» fidélité, au mensonge, à l'impudence de celle-ci, 1668. » et rit de la bêtise du manant puni'?

Certes on s'étonnera toujours avec raison d'entendre porter par qui que ce soit contre Molière un jugement dont les considérans sont généralement-aussi peu fondés, dont les expressions sont aussi acerbes. Mais combien la surprise n'est-elle pas plus grande encore, quand on songe que c'est l'auteur de Julie, J. J. Rousseau, qui l'a prononcé. Oui, c'est cet écrivain dont la plume a tracé le voluptueux tableau des séduisantes faiblesses de mademoiselle d'Étanges, et qui crut avoir tout racheté en nous peignant madame de Wolmar fidèle à ses devoirs qu'elle maudit intérieurement plus d'une fois! C'est lui qui vient accuser Molière d'avoir troublé tout l'ordre de la société, d'avoir renversé avec scandale tous les rapports les pluș sacrés sur lesquels elle est fondée, parce que, afin d'éclairer sur leurs dangers des homines entraînés par une sotte vanité à des liaisons disproportionnées, il a exposé à leurs yeux une fille de qualité, légère mais non criminelle, faisant damner le manant que le honteux calcul de ses parens lui a imposé pour mari. A Dieu ne plaise qu'émule de nos modernes Zoiles nous allions mêler notre voix à leur

1. Lettre à d'Alembert sur les spectacles.

1668. concert quotidien de clameurs contre le phi

losophe Génevois ! C'esť parce que nous apprécions tout son talent, tout son génie, c'est parce que ses arrêts exercent sur le public une influence puissante, que nous avons voulu démontrer l'injuste rigueur de celui-ci; c'est parce que la mémoire de l'auteur d'Émile mérite et obtient sans cesse de nouveaux tributs d'estime et d'admiration qu'on lui eût peut-être accordés avrc peine s'il n'eût produit que la Nouvelle Heloïse, que nous avons entrepris de justifier de ses accusations, par une simple récrimination, l'auteur de George Dandin, qui est aussi celui du Tartuffe : amicus Plato, magis amica veritas.

Nous sommes cependant loin de prétendre, ainsi que l'ont fait un grand nombre de littérateurs, que l'on doive regarder Molière comme tout-à-fait irrépréhensible à ce sujet. Nous pensons qu'en voulant nous guérir de la folle manie des alliances superbes il a exposés les maris à ce même malheur dont ces unions finissent par les rendre victimes. Angélique étourdie et inconséquente, recevant les aillades et les billetsdoux d'un amant, acceptant ses offres galantes de service et ses rendez-vous nocturnes, n'est-elle pas un tableau aussi dangereux pour les femmes que la moralité adressée aux hommes peut être utile? Nous ne demanderons pas avec Rous

seau lequel est le plus criminel du manant ou 1668. de la coquette : ce n'est point ce dont Molière avait à s'occuper ; nous ferons seulement observer avec La Harpe que la conduite impudente de celle-ci est peut-être plus faite pour augmenter le nombre des Angéliques, que le sort de celui-là n'est propre à diminuer le nombre des Georges Dandins. Mais si les mauvais exemples de cette nature produisent plus d'effet que les plus sages leçons, leur danger n'accuse

pas

l'immoralité de l'auteur qui les met en scène , mais des spectatrices qu'ils peuvent séduire.

Toutefois ce vice de l'ouvrage n'en compromit pas un seul instant le succès. La cour rit et fut désarmée ; la ville, comme nous l'avons déjà dit, ne montra pas des dispositions moins favorables. Suivant Grimarest, Molière, pour aplanir tous les obstacles qui pouvaient nuire à l'accueil de sa comédie, se trouva cependant forcé de faire une démarche qui paraîtra singulière même à ceux qui ne la jugeront pas invraisemblable. Un de ses amis lui fit observer qu'il у

avait dans le monde un Dandin dont les infortunes conjugales étaient en plus d'un point semblables à celles du héros de sa pièce, et qui , s'il venait à se reconnaître dans ce personnage, pourrait, par l'influence de sa famille, non-seulement décrier l'ouvrage, mais même se venger de l'au

1668.

teur. Molière chercha le moyen de parer ce coup et le trouva bientôt. Ce mari trompé était un des habitués de son théâtre. Il s'approcha de lui la première fois qu'il l'y aperçut, et lui demanda en grace de lui donner une heure, voulant, dit-il, lui lire une comédie et la soumettre à son jugement. Le confrère du mari d'Angélique s'empressa de lui indiquer le lendemain soir. Plein d'une orgueilleuse satisfaction, il se mit dans cet intervalle à courir publier de tous côtés l'honneur que Molière lui faisait, et convoquer pour l'heure dite toutes les personnes qu'il connaissait. Le lendemain Molière arrive, et n'est pas peu surpris de se voir attendu par une aussi nombreuse assemblée. Cependant cet auditoire improvisé ne le déconcerte pas ; il fait sa lecture, et recueille les applaudissemens de chacun. L'hôte surtout se fit remarquer par les fréquentes marques de sa bruyante admiration, et quand la pièce fut jouée il s'en montra le plus chaud prôneur': tant est vrai ce qu'a dit de la comédie l'auteur de l'Art poétique :

Chacun, peint avec art dans ce nouveau miroir,
S'y voit avec plaisir, ou croit ne s'y pas voir.

Molière fit suivre cette production riante d'une

1. Grimarest, pag. 193 et suiv.

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