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1668. teur. Molière chercha le moyen de parer ce coup

et le trouva bientôt. Ce mari trompé était un des
habitués de son théâtre. Il s'approcha de lui la
première fois qu'il l'y aperçut, et lui demanda
en grace de lui donner une heure, voulant , dit-il,
lui lire une comédie et la soumettre à son juge-
ment. Le confrère du mari d’Angélique s'em-
pressa de lui indiquer le lendemain soir. Plein
d'une orgueilleuse satisfaction, il se mit dans cet
intervalle à courir publier de tous côtés l'honneur
que Molière lui faisait, et convoquer pour l'heure
dite toutes les personnes qu'il connaissait. Le len-
demain Molière arrive, et n'est pas peu surpris de
se voir attendu par une aussi nombreuse assem-
blée. Cependant cet auditoire improvisé ne le dé-
concerte pas ; il fait sa lecture, et recueille les
applaudissemens de chacun. L'hôte surtout se
fit remarquer par les fréquentes marques de sa
bruyante admiration , et quand la pièce fut jouée
il s'en montra le plus chaud prôneur': tant est
vrai ce qu'a dit de la comédie l'auteur de l'Art
poétique :

Chacun, peint avec art dans ce nouveau miroir,
S'y voit avec plaisir, ou croit ne s'y pas voir.

Molière fit suivre cette production riante d'une composition d'un ordre beaucoup plus élevé. Le 1668. 9 septembre 1668', il exposa aux yeux du public le tableau des vilenies d'Harpagon. Cette comédie fut froidement accueillie dans sa nouveauté ; aujourd'hui encore les représentations en produisent peu d'effet. Cherchons à expliquer l'espèce d'indifférence des spectateurs de notre siècle pour ce chef-d'æuvre ; nous dirons ensuite les causes de l'injustice des contemporains de l'auteur.

1. Grimarest, pag. 193 et suiv.

L'Avare est, ainsi que les Femmes savantes, une page immortelle de l'histoire de nos mours; mais le vice auquel Molière avait déclaré la guerre dans la première de ces pièces était passager comme le ridicule qu'il frondait dans la seconde. Depuis long-temps déjà de nouveaux défauts, de nouveaux travers sont venus leur succéder; et ce n'est qu'à l'espèce d'impossibilité où le spectateur se trouve aujourd'hui de constater la ressemblance de ces portraits en les confrontant avec les originaux, devenus trop rares, et de faire de malignes applications de leurs traits admirables , que l'on

1. Voir notre édition des OEuvres de Molière, t. VIII, p. 459. Avant les recherches auxquelles M. Beffara s’est livré, on avait toujours cru que l'Avare avait été joué dès la fin de janvier 1668, et que le 9 septembre n'était que l'époque de la reprise. Grimarest et Voltaire avaient même prétendu qu'elle avait été représentée en 1667.

1668. doit attribuer l'accueil peu empressé que reçoivent

aujourd'hui ces ouvrages. Il y aura dans tous les temps des Célimènes : on nous assure avoir, naguère encore, rencontré des Tartuffes; mais il n'est plus de Philamintes ; on chercherait long-temps des Harpagons. Si cette circonstance ne justifie pas les froides dispositions de notre parterre et de nos acteurs pour l'Avare, elle

peut servir du moins à l'expliquer.

Au siècle de Molière, au contraire, on voyait à la vérité les hommes de cour dissiper le plus souvent l'héritage de leurs pères ; l'immense majorité, en cherchant la fortune dans le jeu et l'intrigue, et dans le luxe et le scandale une rapide célébrité ; un petit nombre, en servant la patrie avec désintéressement, plus jaloux de laisser à leurs enfans un nom sans tache et de bons exemples que des titres pompeux et une opulence suspecte ; mais la bourgeoisie , comptée pour très-peu de chose dans l'État, vivait obscure et retirée. Les lettres, dont l'amour enflammait les rangs élevés de la société, étaient généralement inconnues à cette classe, qui, tout entière au commerce ou à l'administration parcimonieuse de ses biens, voyait dans l'accroissement de sa fortune le seul but de son existence.

On peut, sans crainte d'être taxé d'une aveugle admiration pour Molière , attribuer à ses sages

leçons, et surtout à ses mordans sarcasmes, le 1668. retour sur lui-même d'un sexe fait pour plaire et pour aimer ; mais il y aurait ignorance et engouement à vouloir le proclamer le vainqueur de l'avarice : ce défaut n'a, long-temps encore après lui, cédé qu'aux progrès d’un défaut contraire. La civilisation, étendant ses progrès sur toutes les classes de citoyens, répandit partout le goût de la dépense et de la prodigalité. Les trésors si longuement amassés disparurent en peu

de temps : la soif de l'or fit place à la folle dissipation, qui, sans doute , est un blâmable excès, mais n'est pas, du moins, comme la manie des Harpagons, un délit de lèse-société.

Les glaciales préventions des premiers juges de l’Avare n'avaient évidemment d'autre cause que l'envie, qui trouva un appui dans la sottise. Il n'eut, dans le principe, que 'neuf représentations, pas même consécutives. Repris deux mois après, il disparut encore après avoir été joué onze fois.

On a souvent répété que ce fut l'étrangeté d'une pièce en cinq actes et en prose qui compromit le sort de celle-ci; mais l'allégation est complètement fausse. Une comédie en cinq actes et en prose n'était pas alors une chose assez nouvelle pour paraître bizarre. Le Pédant joué, de Cyrano de Bergerac , la Princesse d'Élide

1668 et le Festin de Pierre , avaient dû y habituer le

public. Il est bien plus naturel de croire que les
ennemis de Molière , qui, en lui accordant par
un adroit calcul assez de talent pour la farce et
le comique de second ordre , voulaient lui inter-
dire la haute comédie comme au-dessus de ses
moyens, embarrassés pour inotiver l'arrêt qu'ils
avaient rendu contre l'Avare, se fondirent sur ce
ridicule grief, Grimarest rapporte les plaisantes ex-
clamations d'un duc qu'il ne nomme pas, à qui
l'on avait probablement persuadé, comme on au-
rait pu le faire à ce bon M. Jourdain , qu'il était
de mauvais ton de s'amuser en entendant autre
chose que des vers : « Molière est-il.fou? disait
» le grand seigneur bel esprit ,ier nous prend - il
» pour des benêts de nous faire essuyer cinq actes
» de prose ? A-t-on jamais vu plus d'extravagance?
» Le moyen d'être diverti par de la prose! » » Le
moyen de n'être pas révolté en entendant de sem-
blables critiques !

Le public revint bientôt de l'aveuglement dans lequel l'avaient plongé des Zoïles adroits et acharnés. La prose et l'Avare avec elle obtinrent une complète réhabilitation; et, comme pour faire oublier l'excès auquel l'injustice les avait poussés, ces mêmes censeurs, trop long-temps

1. Grimarest, p. 107.

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