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1668. » lent apprendre aux pères à ne pas mettre à

» cette cruelle épreuve la vertu de leurs enfans'. »

L'Avare fut, en 1733, transporté avec un prodigieux succès sur la scène anglaise, par un homme de talent et de génie, Fielding, qui, s'il ne fut pas heureux dans les changemens qu'il fit subir au plan de l'ouvrage, sut du moins ajouter au dialogue de nouveaux traits que Molière n'eût certes pas désavoués. Mais, du vivant même de notre premier comique, un autre auteur anglais, dont le nom est aujourd'hui presque aussi ignoré à Londres qu'il l'a toujours été à Paris, Shadwell, avait donné une imitation de l'Avare , qui eût pu passer pour une copie fidèle , si l'auteur ne se fût avisé d'y ajouter de ces grossièretés qu'une plume française se refuse à rapporter. C'est cependant par de tels changemens que l'écrivain d'outremer s'est cru autorisé à dire dans sa préface : «Je » crois pouvoir avancer sans vanité, que Molière n'a » rien perdu entre mes mains. Jamais pièce fran» çaise n'a été maniée par un de nos poètes, quel» que méchant qu'il fût, qu'elle n'ait été rendue » meilleure. Ce n'est ni faute d'invention , ni faute d'esprit, que nous empruntons des Français ; » mais c'est par paresse : c'est aussi par paresse » que je me suis servi de l Avare de Molière '. ;

1. Marmontel, Apologie du Théâtre.
2. Voltaire, Vie de Molière, 1739, p. go.

Que la paresse ne l'a-t-elle empêché de la souil- 1668. ler de son travail ! Une telle absurdité soulèverait notre indignation, si ce n'était à la pitié à en faire justice. Molière gagnant à être remanié par les plus sots barbouilleurs de la Grande-Bretagne! Lemière a dit :

Le trident de Neptune est le sceptre du monde;

Shadwell veut qu'il soit aussi la lyre d'Apollon.

Le plus bel éloge de ce chef-d'oeuvre est l'enthousiasme qu'il causa à un avare de bonne foi , auquel on entendit dire, après la représentation : « Il y a beaucoup à profiter dans la pièce de Molière; on en peut tirer d'excel» lens principes d'économie '. » Nous pouvons aussi en tirer quelques documens pour cette Histoire. . Molière , ici comme dans plusieurs autres de ses ouvrages, fait allusion à lui et aux siens; il se plaint à Frosine de sa toux, qui lui prend de temps en temps ; et dit, en parlant de La Flèche : « Je ne me plais point à voir ce chien de » boiteux-là.» Fort incommodé peut-être de son affection de poitrine, et gêné dans son jeu

1. Cours de Littérature, par La Harpe, édit. Verdière, 1821, t. VI, p. 234.

2. Voir l' Avare, act. I, sc. 3, et act. II, sc. 6. · Préface des OEuvres de Molière, édit. de 1682 (par La Grange).

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1668. par des crises de toux, Molière aura voulu, en

donnant cette même indisposition à son personnage, se faire pour ainsi dire pardonner la sienne par les spectateurs. Il prit la même précaution pour Béjart cadet. Cet acteur, se trouvant sur la place du Palais-Royal , aperçut deux de ses amis qui venaient de mettre l'épée à la inain l’un contre l'autre. Il se jeta au milieu d'eux, et, en rabattant avec la sienne l'arme de l'un des combattans, il se blessa au pied d'une manière si grave qu'il en demeura estropié. Il y avait peu de temps que ce malheur lui était arrivé, et l'on devait être embarrassé dans la troupe de savoir si le parterre pourrait souffrir un acteur boiteux. Molière aplanit la difficulté en donnant la même infirmité à La Flèche; et Béjart put ensuite boiter impunément dans tous ses rôles. Ce comédien étant très aimé du parterre, les acteurs qui étaient chargés de son emploi en province cherchaient à reproduire son jeu autant que cela leur était possible ; ils poussèrent l'imitation jusqu'à boiter non-seulement dans le rôle de La Flèche, où la phrase d'Harpagon le rendait nécessaire, mais indistinctement dans tous ceux que jouait Béjart'.

1. Histoire du Théâtre français, t. XI, p. 305. - Récréations littéraires, par Cizeron-Rival, p. 14. .

Les succès d'Amphitryon et de George Dan- 1669. din, la fortune incertaine de l'Avare, n'avaient point fait perdre de vue à leur auteur le fruit trop long-temps proscrit de sa verve comique. Il n'avait pas interrompu un seul instant ses recours en grâce pour le Tartuffe. Le prince de Condé, comme pour venger Molière de l'injuste rigueur qu'on exerçait contre lui, avait bien encore fait représenter cette comédie à Chantilly, le 20 septembre 1668'; mais ces consolans égards ne pouvaient suffire à notre auteur; et, å force de démarches nouvelles, il obtint enfin la permission qu'il appelait depuis si longtemps de tous ses vœux. Le 5 février 1669, le Tartuffe fut rendu à la juste impatience du public, que quarante-quatre représentations consécutives satisfirent à peine; et, depuis, cet admirable ouyrage n'a cessé de figurer au répertoire courant que dans nos temps de révolution, où l'hypocrisie de religion eût été, sinon une vertu, du moins un acte de courage; et naguère, lorsque des personnages influens, semblant voir une personnalité dans le chef-d'oeuvre de Molière, ont voulu le punir d'avoir offert un miroir à leurs

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1. OEuvres de Molière, avec les remarques de Bret, 1703, t. IV, p. 253.

1669.

La pièce subit quelques changemens de l'une à l'autre représentation. La Lettre sur la comédie de l'Imposteur, dont nous avons déjà parlé, sert à constater quelques modifications ou suppressions dans sept ou huit scènes; en outre, Molière rendit à son personnage le nom de Tartuffe , la pièce ne porta plus qu'en second son titre de l'Imposteur, et reprit celui qu'elle avait d'abord et sous lequel elle est depuis long-temps uniquement connue. La tradition prétend aussi qu'à la première représentation, celle d'août 1667, Tartuffe disait, dans la scène 7 de l'acte III, en parlant du fils d'Orgon :

Ociel! pardonne-lui comme je lui pardonne!

et que les ennemis de Molière, ayant voulu y reconnaître un prétendu travestissement du Dimitte nobis debita nostra , sicut et nos dimittimus debitoribus nostris de l'Oraison dominicale, il fut forcé, à la seconde représentation, de remplacer ce vers par celui que dit aujourd'hui le saint homme :

O ciel! pardonne-lui la douleur qu'il me donne,

!

Nous ne voyons rien que de très-vraisemblable

1. Voltaire, Vie de Molière , 1739, p. 97 et 98.— OEuvres de Molière, avec les remarques de Bret, 1773, t. IV, p. 252.

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