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1669. » pieds des gens d'église, pour en obtenir une

» sépulture refusée à leur bienfaiteur, circons» tance que Bénigne Bossuet omet insidieuse» ment. Quel ton d'intolérance en cette doctrine! quel appareil de rigueur! quelle emphatique sévérité! et, ce qui doit plus étonner en lui , » que d'assertions calomnieuses à l'égard de la plus morale des comédies'! »

Voilà quel fut le sort de Tartuffe, que tant de persécutions et de clameurs doivent faire regarder non seulement comme un chef-d'oeuvre, mais encore comme une bonne action, comme un acte de courage. Puisse ce nobleexemple, dans l'intérêt de notre gloire littéraire comme dans celui de nos meurs, rencontrer de nos jours un imitateur ! Qu'il se borne à trouver des couleurs et un pinceau : le siècle pourra lui fournir plus d'un modèle.

La reconnaissance de ses camarades contribua encore à faire oublier à Molière tous les chagrins que sa pièce lui avait occasionés. Voyant la foule qu'elle leur attirait, ils exigèrent qu'il prélevât une double part toutes les fois qu'on la représenterait, et cette mesure fut maintenue jusqu'à sa mort”.

1. Cours analytique de littérature générale , par N. L. Lemercier , t. II, p. 458 et 459 .

2. Grimarest , p. 196. — Anecdotes dramatiques, t. II , p. 209.

Le 6 octobre, Chambord retentit des applau- 1669. dissemens que provoqua la farce si plaisante de Monsieur de Pourceaugnac. Cette pièce fut représentée devant Louis XIV, et la gaieté et le comique de ses situations captiva tous les suffrages. Des divertissemens qu’on a supprimés depuis, et dont Lulli avait fait la musique, ajoutaient encore à l'effet qu'elle pouvait produire. Le 15 du mois suivant, Paris s'égaya à son tour de la mystification 'du hobereau limousin.

C'est une opinion commune à Limoges que Molière voulut se venger par cette charge de l'accueil peu agréable que sa troupe et lui avaient reçu dans cette ville'; mais Grimarest assure que ce fut le ridicule qu’un gentilhomme de ce pays étala dans une querelle qu'il eut un jour sur le théâtre avec les comédiens, qui donna l'idée à Molière de mettre en scène un personnage de cette sorte'. Le gazetier Robinet confirme cette assertion :

L'original est à Paris.
En colère autant que surpris
De se voir dépeint de la sorte,
Il jure, il tempête, il s'emporte,
Et veut faire ajourner l'auteur

1. OEuvres de Molière , édition donnée par M. Aimé-Martin , t. I, p. cxl, note.

2. Grimarest, p. 255 et 256.

1669.

En réparation d'honneur,
Tant pour lui que pour sa famille,
Laquelle en Pourceaugnacs fourmille '.

Quel génie que celui auquel une aventure aussi simple a su fournir la matière de la pièce la plus originale, les scènes les plus riantes, et les traits les plus piquans ! Oui, l'on peut dire avec Diderot : « Si l'on croit qu'il y ait beaucoup plus » d'hommes capables de faire Pourceaugnac que » le Misanthrope, on se trompe'.

Mais on s'exposerait à une bien moindre erreur si l'on regardait le poëme de la Gloire du Val-deGrace, qu'il publia la même année pour

rendre hommage au talent de Mignard, comme peu di-. gne de lui. Quelques morceaux ne laissent pas sans doute que de témoigner pour le talent de leur auteur; mais en général le style en est lâche, et l'on trouve

peu

de poésie dans ce sujet qui en comportait beaucoup. Toutefois l'intention qu'avait Molière en le composant l’honore plus qu'aurait pu le faire une production meilleure. Colbert, dont Le Brun avait su capter la faveur, n'accordait

pas à Mignard la même protection. Sa vanité souffrait de ce que cet artiste célèbre ne grossissait

1. Lettre en vers de Robinet, du 23 novembre 1669. – Histoire du Théâtre français (par les frères Parfait), t. X, p. 419.

2. Diderot, de la Poésie dramatique, t. IV, p. 632 de ses OEuvres ; Belin, 1818.

pas la foule de ses flatteurs. Molière prend à 1669. tâche de justifier la conduite de son ami dans des vers qui démontrent toute l'indépendance et toute la noblesse de son caractère.

Les grands hommes, Colbert, sont mauvais courtisans,
Peu faits à s'acquitter des devoirs complaisans.

L'étude et la visite ont leur talent à part.
Qui se donne à la cour se dérobe à son art.

Ils ne sauraient quitter les soins de leur métier,
Pour aller chaque jour fatiguer ton portier.
Ni partout près de toi, par d'assidus hommages,
Mendier des prôneurs les éclatans suffrages.

Souffre que dans leur art s'avançant chaque jour ;
Par leurs ouvrages seuls ils te fassent leur cour.

Le ministre ne fut sans doute

que

faiblement persuadé par ces raisons, car une femme, pour se faire bien venir de lui, adressa à Molière une réponse dans laquelle elle déverse sur Mignard les plus injustes mépris;

Si tu fais bien des vers , tu sais peu la peinture,

dit-elle à notre auteur, dans sa lettre d'envoi, pour récuser son autorité. Nous ne pensons pas que cette pièce plus que faible ait été imprimnée au temps où elle fut composée ; mais en 1700 on la comprit dans un volume de Mélanges, l’Anonymiana , dont l'auteur nous apprend qu'elle

3669. réjouit beaucoup Colbert'. C'est, nous le croyons,

tout ce que demandait l'auteur de cette réponse, qui eût obtenu plus difficilement les 'suffrages du

public.

Gui-Patin prétend dans sa correspondance que Molière songea à mettre à la scène une histoire plaisante qui eut lieu à la fin de 1669, et dont nous empruntons le récit à ce malin épistolaire : « Il y a ici un procés devant M. le lieute» nant-criminel pour un de nos docteurs nommé » Cressé, fils d'un jadis chirurgien fameux. Il »a dans son voisinage, vers la rue de la Verrerie, » un barbier barbant , nommé Griselle, qui avait » une femme fort jolie, à ce qu'on dit. Le médecin » a été appelé chez le barbier pour y voir quel» qu’un malade ; dès qu'il fut entré dans la cham» bre, où il faisait sombre, quatre hommes se »jetèrent sur lui, lui mirent une corde autour » du cou , et lui voulurent lier les mains et les » pieds. Il se mit en défense, et se remua si bien » contre ces quatre hommes qu'ils n'en pouvaient » venir à bout. Le bruit et sa résistance vigou» reuse firent que les voisins vinrent au secours » et frappèrent à la porte. Cela obligea les quatre » hommes de le lâcher et de s'enfuir. Le mé

1. Anonymiana, ou Mélanges de poésies, d'éloquence et d'érudition, in-12, 1700, p. 238 et suiv.

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