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1691. » ports; et, comme la haine aveugle aussi bien que

» les autres passions, la sienne l'avait empêchée » de le trouver joli. Mais quand ils n'eurent plus » d'intérêts à démêler et qu'elle lui eut entière» ment abandonné la place, elle commença à le » regarder sans prévention, et trouva qu'elle en » pouvait faire un amusement agréable. La pièce » de Psyché, que l'on jouait alors , seconda heu» reusement ses desseins et donna naissance à » leur amour, La Molière représentait Psyché à » charmer, et Baron, dont le personnage était » l'Amour, y enlevait les cours de tous les spec» tateurs : les louanges communes qu'on leur

donnait, les obligèrent de s'examiner de leur » côté avec plus d'attention et même avec quel» que sorte de plaisir. Baron n'est pas cruel; il v se fut à peine aperçu du changement qui s'était » fait dans le cæur de la Molière en sa faveur, qu'il » y répondit aussitôt. Il fut le premier qui rompit » le silence par le compliment qu'il lui fit sur le » bonheur qu'il avait d'avoir été choisi pour re» présenter son amant; qu'il devait l'approbation » du public à cet heureux hasard ; qu'il n'était » pas difficile de jouer un personnage que l'on » sentait naturellement, qu'il serait toujours le » meilleur acteur du monde, si l'on disposait les » choses de la même manière. La Molière répondit que les louanges que l'on donnait à un

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» homme comme lui étaient dues à son mérite, 1671. » et qu'elle n'y avait nulle part; que cependant » la galanterie d'une personne qu'on disait avoir » tant de maîtressés ne la surprenait pas, et qu'il » devait être aussi bon comédien auprès des dames » qu'il l'était sur le théâtre.

» Baron, à qui cette manière de reproches ne déplaisait pas, lui dit de son air indolent, qu'il » avait à la vérité quelques habitudes que l'on pouvait nommer bonnes fortunes, mais qu'il était prêt à lui tout sacrifier, et qu'il estimerait davantage la plus simple de ses faveurs que le » dernier emportement de toutes les femmes avec

qui il était bien, et dont il lui nomma aussitôt » les noms par une discrétion qui lui est natu» relle. La Molière fut enchantée de cette préfé» rence, et l'amour-propre, qui embellit tous les » objets qui nous flattent, 'lui fit trouver un appas » sensible dansle sacrifice qu'il lui offrait de tant » de rivales'. » Ce cominerce fut heureusement de

peu

de durée. Il serait consolant de pouvoir penser que ce furent les remords de Baron qui l'en détournèrent. Mais la coquetterie de mademoiselle Molière, qui associait d'autres galans à son bonheur, la jalousie qu'il lui causait lui-même en

1. La Fameuse comédienne , p. 33 et suiv.

1672. continuant à voir les femmes qu'il avait promis de lui immoler et en formant de nouvelles liai

firent seules naître le trouble entre les deux amans, qui s'aperçurent trop tard qu'ils n'étaient pas faits l'un pour l'autre.

Des intrigues nouvelles vinrent faire oublier celle-ci à madenioiselle Molière. Quant à Baron, pour tranquilliser le lecteur sur la douleur qu'il put en ressentir, il suffit de dire qu'il s'est peint très-fidèlement dans l'Homme à bonnes fortunes. Le Sage, dans Gil-Blas, a laissé de son caractère un portrait peu flatteur; mais, pour faire connaître sa vie et les moeurs de son siècle, nous n'avons besoin que de citer une seule phrase de la Bruyère : « Roscius', dit-il, en s'adressant à » Lélie ', ne peut être à vous; il est à une autre: » et quand cela ne serait pas ainsi , il est retenu; » Claudie attend pour l'avoir qu'il se soit dégoûté » de Messaline 4. »

Il eut en effet de grands succès auprès des femmes de la cour, qui rougissaient quelquefois de cette passion plus par vanité que par bienséance. Baron, qui s'en apercevait, s'en vengeait avec impudence, mais toujours avec esprit. Si

1. Baron. 2. La fille du président Brisu. 3. La duchesse de Bouillon ou de La Ferté. 4. Madame d'Olonne. (LA BRUYÈRE, chap. III, des Femmes ).

une duchesse déconcertée de le voir se présen- 1671. ter en plein jour dans son salon, quand elle lui avait signifié qu'elle ne voulait le recevoir que la nuit dans son appartement, lui demandait avec hauteur ce qui pouvait l'amener, il s'excusait, en disant qu'il venait chercher son bonnet de nuit, qu'il avait oublié le matin. Si une autre, rougissant de sa faiblesse et de l'objet de son amour, s'écriait en regardant les portraits de sa famille : « Que ,diraient mes ancêtres s'ils » me voyaient dans les bras d'un histrion » ?..... On sait ce que Baron répliquait.

Mais laissons les causes des chagrins de Molière pour revenir à ses succès. Depuis l'apparition de l'Avare, c'est-à-dire depuis plus de trois ans, il n'avait exercé son talent et son génie que sur des ouvrages demandés pour les plaisirs de la cour. Cette sorte de dépendance, qui eût éteint la verve de tout autre auteur, ne semble pas avoir été préjudiciable à la sienne; car , s'il est vrai de dire que Psyché et surtout les Amans magnifiques se ressentent du

peu

d'instans eut à leur consacrer, on reconnaîtra du moins que George Dandin, Pourceaugnac, et principalement le. Bourgeois gentilhomme, annoncent toute la liberté d'esprit, toute l'étendue de moyens qu'il déploya dans ses productions les plus remarquables.

qu'il

1671.

Les Fourberies de Scapin furent le premier ouvrage qu'il fit représenter après avoir acquitté cet impôt, après avoir rempli cette fourniture littéraire. Paris, auquel il n'avait pas depuis longtemps offert les prémices de ses pièces, fit le meilleur. accueil à celle-ci, le 24 mai, et revint la voir pendant un assez grand nombre de représentations.

A cette farce charınánte succéda la Comtesse d'Escarbagnas; elļe fut jouée d'abord sur le théâtre de la cour, à Saint-Germain-en-Laie, le 2 décembre. Elle composait, avec une Pastorale dont il ne nous reste que la nomenclature des personnages, un divertissement intitulé le Ballet des Ballets, donné par le Roi, lors de l'arrivée à Paris de la princesse de Bavière , que MONSIEUR avait épousée, par procureur, à Châlons, le 16 novembre précédent.

Les longues excursions de Molière dans différentes provinces avaient fourni à son esprit contemplateur de favorables. occasions d'y étudier et d'y saisir mille ridicules divers. Alors plus qu'aujourd'hui les habitudes des provinciaux contrastaient avec celles des habitans de la capitale. Des relations plus rares avec Paris, une ignorance complète du luxe et de ses prestiges brillans, peu d'amour des plaisirs, donnaient à la province une grande sụpériorité sur la métropole

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