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Puisqu'à Paris on denie
La terre après le trépas ,
A ceux qui , pendant leur vie ,
Ont joué la comédie,
Pourquoi ne jette-t-on pas
Les bigots à la voirie ?
Ils sont dans le même cas i

Mademoiselle Molière, au moment de la mort de son mari, garda un maintien qui, s'il n'était pas celui d'une douleur sincère et profonde, témoignait du moins qu'elle était fière encore de porter un tel nom. « Quoi ! s'écria-t-elle; on re» fusera la sépulture à celui qui, dans la Grèce,

eût mérité des autels'? » Elle alla à Versailles, se jeter aux pieds du Roi ,' et se plaindre de l’injure qu'on faisait à la mémoire de son mari. Mais, emportée par une sincérité irréfléchie, elle indisposa un peu Louis XIV, en lui disant que si son mari était criminel, ses crimes avaient été autorisés par

Sa Majesté même. L'argument était trop sans réplique pour ne pas paraître inconvenant à une oreille habituée aux flatteries des courtisans. Pour surcroît de malheur, elle s'était fait accompagner par le curé d'Auteuil, afin qu'il témoignât des bonnes mœurs du défunt; et ce pasteur, au lieu de s'en tenir à cette mission, entreprit mal

1. Récréations littéraires, par Cizeron-Rival, p. 72.

2. Note de Brossette , sur l'épître VII de Boileau. tot, p. 68.

- Peti

à propos de se justifier d'une accusation de jansénisme dont il croyait qu'on l'avait chargé auprès du Roi. Ce contre-temps acheva de tout gâter. Le prince les congédia assez brusquement l'un et l'autre, en disant à mademoiselle Molière , que l'affaire dont elle lui parlait dépendait de l'archevêque de Paris :

Toutefois, comme la désobligeante maladresse de la femme ne diminuait en rien l'estime que Louis XIV avait pour la mémoire du mari, il ordonna secrètement à Harlay de Champvalon de lever sa défense contre l'inhumation de Molière. Celui-ci ne s'exécuta qu'à moitié ; car il prescrivit au curé de Saint-Eustache, paroisse du défunt, de refuser son ministère à cette cérémonie funebre. Il fut convenu que le corps, accompagné de deux ecclésiastiques , serait conduit directement au cimetière, sans être présenté à l'église '.

Le jour désigné pour les funérailles, une foule de

gens du peuple se réunit devant la maison de Molière, en manifestant des intentions hostiles. Il est plus que probable que les tartuffes et les ennemis de ce grand homme n'étaient pas étrangers à ce rassemblement. Sa veuve en fut épouvantée. On lui donna le conseil de jeter de l'argent

1. Note' manuscrite de Brossette, citée p. 23 des Récréations littéraires, par Cizeron Rival,

2. Vie de Molière, par Voltaire, 1739, p. 3.

à cette populace; elle n'hésita pas, et une somme de mille francs environ, semée par les fenêtres, changea ses dispositions tumultueuses. Ces mêmes individus qui étaient venus pour troubler l'enterrement du grand homme, accompagnèrent silencieusement ses restes. Le corps fut conduit , le 21 février au soir, au cimetière de Saint-Joseph, rue Montmartre, par deux prêtres et un cortège de cent personnes , composé de tous les amis de Molière , et de tous ceux qui l'avaient particulièrement connu , portant chacun un flambeau' Contre l'usage du temps, on ne fit entendre aucun chant funèbre. On a déjà fait observer que ce ne fut pas dans

Garrick fut conduit à sa dernière de-' meure; une foule de carrosses accompagnèrent sa cendre aux caveaux de Westminster : et Garrick n'était cependant que l'interprète habile du génie.

Si l'on put craindre que notre premier comique n'obtint pas un tombeau , on ne fut pas exposé à avoir les mêmes inquiétudes pour une

l'ombre que

1. Grimarest, p. 295 et suiv. - Vie de Molière, à la tête de l'édition de ses OEuvres, Amsterdam, Wetstein , 1725, p. 106 et (107. Mémoires sur la vie et les ouvrages de Molière (par La Serre), p. 1j. - Vie de Molière, par Voltaire, 1719, p. 31 et 32. - Petitot, p. 68 et 69.

2. Vie de Molière, à la tête de l'édition de 1925, p. 106. Description du Parnasse francais, par Titon du Tillet, in-12, 1727, p. 257.

épitaphe; carà peine fut-il mort, qu'on en fit courir avec profusion dans Paris. La plus remarquable de toutes est celle que les regrets de l'amitié inspirèrent à La Fontaine :

Sous ce tombeau gisent Plaute et Térence,
Et cependant le seul Molière y git.
Leurs trois talens ne formaient qu'un esprit
Dont le bel art réjouissait la France.
Ils sont partis, et j'ai peu d'espérance
De les revoir. Malgré tous nos efforts
Pour un long-temps, selon toute apparence,
Térence, et Plaute, et Molière sont morts.

Chapelle montra également la plus vive douleur à la mort de son ami. « Il crut avoir perdu toute » consolation, tout secours, dit Grimarest; et il » donna des marques d'une affliction si vive, que » l'on doutait qu'il lui survécût long-temps '. »

Les camarades de Molière ne sentirent pas moins toute l'étendue de la perte qu'ils venajent de faire. Leur théâtre demeura ferıné pendant six jours, et ils ne le rouvrirent que le 24 février, par le Misanthrope. Les représentations du Malade imaginaire, suspendues par la mort d'Argan, reprirent le 3 mars suivant (2). Ce fut Rosimont, transfuge de l'hôtel de Bourgogne, qui assuma la tâche difficile de remplacer Molière dans ce rôle.

Cette charmante comédie continua à leur attirer

1. Grimarest, p. 295.

la foule. Mais peu d'entre eux se souciaient de rester sous la direction de mademoiselle Molière : aussi, à la rentrée de Pâques, vit-on les représentations suspendues par suite de l'émigration de Baron, de La Thorillière, de Beauval et de sa femme, qui avaient des rôles dans beaucoup de pièces, et que l'hôtel de Bourgogne venait d'engager. Pour comble d'infortune, la salle du Palais Royal fut accordée à Lulli, qui avait obtenu le privilège pour la représentation des tragédies lyriques. Sans théâtre et sans premiers sujets, mademoiselle Molière fut obligée de recourir aux bontés du Roi, qui, par égard pour le nom qu'elle portait, autorisa sa troupe à s'installer dans la salle d'opéra que le marquis de Sourdeac avait fait construire rue Mazarine, vis-à-vis la rue Guénégaud. Dans la même année, on y réunit celle du Marais; et, sept ans plus tard, en 1680, la troupe de l'hôtel de Bourgogne vint également s'y fondre. Il n'y eut plus dès lors, à Paris , qu'une société de Comédiens Français sous le titre de Troupe du Roi '.

Molière mourut âgé de cinquante et un ans un mois et deux jours. C'est dans la force de son talent qu'il fut enlevé à ces nobles travaux qui

1. Le Théâtre-Français (par Chapuzeau), p. 199 et suiv. Préface de l'édition des OEuvres de Molière, 1682 (par La Grange). —Histoire du The-itre français ( par les frères Parfait), 1. XI, p. 284 et suiv. — Petitot, p. 72.

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