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De graves dissertations sur des questions 1659. frivoles, de, pénibles recherches pour trouver le mot d'une énigme (37), de la métaphysique sur l'amour, des subtilités de sentimens, et tout cela discuté avec une recherche exagérée de tours et un raffinement puéril d'expressions , tels étaient les sujets dont s'occupait cet aréopage hermaphrodite « L'on a vu, il n'y a pas long» temps, dit La Bruyère, un cercle de personnes » des deux sexes,

liées ensemble

par

la conversa» tion et par un commerce d'esprit. Ils laissaient » au vulgaire l'art de parler d'une manière intelli

» gible. Une chose dite entre eux peu clairement - »en entraînait une autre encore plus obscure, sur » laquelle on enchérissait par de vraies énigmes

toujours suivies par de longs applaudissemens. » Par tout ce qu'ils appelaient délicatesse, senti» mentet finesse d'expression, ils étaient enfin par» venus à n'être plus entendus et à ne s'entendre » pas eux-mêmes. Il ne fallait, pour servir à ces » entretiens, ni bon sens, ni mémoire, ni la moin» dre capacité : il fallait de l'esprit, non pas du » meilleur, mais de celui qui est faux et où l'ima» gination a le plus de part. Les

usages de ces coteries n'étaient pas moins bizarres

que les discours qui s'y tenaient. Les femmes affectaient entre elles une exagération romanesque de sentimens. Elles ne s'appelaient

»

1659. que ina chère, et ce inot avait fini par servir à les

désigner généralement.

Une chère, une précieuse devait se mettre au lit à l'heure où sa société habituelle lui rendait visite. Chacun venait se ranger dans son alcove, dont la ruelle était ornée avec recherche. Pour être admis à ces cercles, il fallait avoir prouvé qu'on connaissait, comme le dit Madelon, le fin des choses , le grand fin, le fin du fin, et y être présenté par un des hommes qui y donnaient le ton. Les abbés de Bellebat et Du Buisson avaient, selon le Dictionnaire des Précieuses de Somaise, le titre de grands introducteurs des ruelles. C'était chez eux, chez le premier surtout, que les jeunes gens allaient s'instruire des qualités indispensables aux hommes qui voulaient fréquenter les cercles des chères.'

Mais, outre ces profès en l'art des précieuses et ces jeunes initiés, on rencontrait encore chez chaque femme un individu qui, revêtu dụ titre singulier d'alcoviste, était son chevalier servant, l'aidait à faire les honneurs de sa maison et à diriger la conversation. Un pareil rôle, par la familiarité qu'il exigeait entre les précieuses et ceux qui le remplissaient auprès d'elles, semblerait aujourd'hụi devoir être une source de désordres et une

1. OEuvres de Molière, avec les remarques de Bret, 1773, t. II, Avestissement sur les Précieuses ridicules.

cause de scandale. Il n'en produisait alors aucun, 1659. et ne donnait même pas lieu à la moindre interprétation maligne. Saint-Évremont s'est chargé de nous donner l'explication de l'innocence de ses effets : « L'alcoviste, dit-il, n'était que pour la » forme, parce qu'une précieuse faisait consister » son principal mérite à aimer tendrement son » amant sans jouissance, et à jouir solidement de ce son mari avec aversion. »

Voilà les extravagances, voilà les folies en action que Corneille, que Bossuet et les personnages justement célèbres que nous avons déjà nommés semblaient sanctionner

par

la fréquentation des salons qui en étaient les théâtres. Que l'on mette dans la balance, d'un côté une fille de nos rois, protectrice des Cotins, d'illustres apôtres de la chaire de vérité, des auteurs pompeusement vantés, et de l'autre, un pauvre comédien de pusrince venant chercher à Paris des ressources qu'il n'avait pu trouver dans ses excursions; et que l'on réfléchisse un seul instant si la lutte dut sembler assez inégale , l'entreprise assez aventureuse, Il eut par la suite plus d'un imitateur : mais, s'il attaquait un adversaire alors plein de vie et redoutable, les Héros de Roman mis en jeu par Boileau, en 1710, n'étaient plus guère qu'un coup porté à un ennemi à terre (38).

Ce fut le 18 novembre 1659 que Molière livra

1659. cette attaque au faux goût. Outre qu'une pièce en

un acte et en prose était alors une nouveauté,
le titre de celle-ci n'avait pas peu servi à exciter
une curiosité générale. Les suppôts de la ligue
contre le naturel y assistaient pour la plupart;
et, malgré le nombre des spectateurs à la fois
juges et parties, la vérité du tableau força tous
les suffrages. « J'étais, dit Ménage, à la pre-
» mière représentation des Précieuses ridicules.
» Mademoiselle de Rambouillet y était, madame
» de Grignan (39), tout l'hôtel de Rambouillet,
» M. Chapelain et plusieurs autres de ma connais-
» sance. La pièce fut jouée avec un applaudissement
» général; et j'en fus si satisfait en mon particulier,
» que je vis dès lors l'effet qu'elle allait produire.
» Au sortir de la comédie, prenant M. Chapelain
» par la main : « Monsieur, lui dis-je, nous ap-
» prouvions, vous et moi, toutes les sottises qui
» viennent d'être critiquées si finement et avec
» tant de bon sens; mais, pour me servir de ce
» que saint Remi dit à Clovis, il nous faudra brû-
» ler ce que nous avons adoré et adorer ce que
» nous avons brûlé. » Cela arriva comme je l'avais
» prédit; et, dès cette première représentation,
» on revint du galiinatias et du style forcé '. »

Emporté par son adıniration soudaine pour des

i Menagiana , édit. de 1915, t. II, p. 65.

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beautés si vraies, un vieillard, auquel cet ouvrage 1659. révélait un Ménandre nouveau, s'écria du milieu du parterre : Courage, Molière! Voilà la véritable comédie "! Ce mot, qui est devenu le jugement de la postérité, est remarquable sans doute; mais, comme l'a dit La Harpe, « il n'est que

le » suffrage de la raison, tandis que celui de Ménage » est le sacrifice de l'amour-propre et le plus grand triomphe de la vérité. »

Le succès des Précieuses fut tel à la première représentation, que, dès la seconde, la troupe doubla le prix des places* (40). A ce chorus d’applaudissemens vinrent encore se joindre ceux de la cour. L'ouvrage fut envoyé au bas des Pyrénées, où elle se trouvait occupée à débattre de grands intérêts. Il y reçut le même accueil qu'à Paris. L'on assure que Molière, éclairé

par ce double succès , dit alors : « Je n'ai plus que « faire d'étudier Plaute et Térence, ni d’éplu« cher les fraginens de Ménandre; je n'ai qu'à « étudier le monde :. » Il livra sa pièce à l'impression; mais, dans la préface, où, tout en s'excusant de le faire, il raille encore les originaux qu'il

1. Grimarest, p. 36. Mémoires sur la vie et les ouvrages de Molière , p. xxiv.-Petitot, p. 17.

2. Lettre sur Molière, insérée au Mercure de France, Mai 1740. -Préface de l'édition des OEuvres de Molière, de 1682 ( par La Grange).

3. Récréations littéraires, par Cizeron-Rival, p. 1,

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