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ils ne trouvèrent rien de mieux que de l'accuser 1659. de tirer toutes ses pièces de Guillot-Gorju, un · des plus misérables farceurs de ce siècle (42).

Ici commence, pour Molière et pour notre théâtre, une ère toute nouvelle. Jusque-là imitateur habile, quelquefois rival heureux des Latins et des Italiens, il ne nous avait intéressés qu'aux ruses d'un valet ou aux amours de deux jeunes gens. Dès ce moment, il s'engage à nous faire rire aux dépens de nos ridicules; il se propose pour but de nous en corriger. Répétons-lui avec le vieillard du parterre: Courage; voilà la bonne comédie!

On est fâché de le voir, après avoir donné 1660. une si grande, une si noble direction aux jeux de la scène, revenir aussitôt à ce genre d'intrigue qu'il semblait avoir abandonné. Sans doute on retrouve dans Sganarelle ou le Cocu imaginaire quelques traits assez fidèles des mœurs des petits bourgeois de ce temps, qui aimant bien leurs femmes les battaient mieux encore. Mais quelle intention morale peut-on supposer à l'auteur ? Quel travers, quel défaut, quel vice a-t-il eu dessein de signaler, de corriger ou de punir? nous ne le devinons

pas;

à moins cependant que la moralité de la pièce ne soit renfermée dans ces deux vers aux maris trompés :

Quel mal cela fait-il ? La jambe en devient-elle
Plus tortue, après tout, et la taille moins belle?

1660. Et dans ce cas Molière, que nous verrons si mal

heureux de ses infortunes conjugales, Molière qui, pour nous servir de l'image plaisante de La Fontaine, en mettait son bonnet

Moins aisément que de coutume,

eût bien dû se persuader tout le premier ce qu'il cherchait à faire croire aux autres. Mais non, il n'eut évidemment un autre but que celui de faire rire, et il était difficile à la vérité de le mieux atteindre. Néanmoins, on regrette que ce soit fréquemment aux dépens de la vérité. Le

personnage

de Sganarelle est trop souvent invraisemblable pour offrir toujours de l'intérêt, trop souvent bouffon pour être toujours comique; c'est un de ces caractères de convention, une de ces caricatures de fantaisie, assemblage bizarre de trivialité et de bonne plaisanterie, de verve et de grossièreté, que les auteurs qui précédèrent Molière avaient naturalisés sur notre scène, et qu'il en expulsa après s'être courbé devant l'idole comme pour la renverser plus sûrement.

Quoi qu'il en soit du mérite de cette pièce, son succès fut tel, dès la première représentation, donnée le 28 mai, qu'elle attira constamment la foule pendant plus de quarante jours, malgré la chaleur de la saison et les fêtes du mariage de Louis XIV et de Marie-Thérèse, célébré à Fontarabie le 3

juin 1660; fêtes qui forcèrent toute la cour à 1660 se rendre dans le midi de la France'.

Aux cris des Zoiles effrayés de la vogue de Molière se joignirent les plaintes d'un pauvre bourgeois dont le dépit n'avait pas la même cause. La beauté et l'humeur avenante de sa femme lui avaient procuré une juste, mais malheureuse célébrité. Il se persuada que c'était lui que

l'auteur avait mis en scène, sous le nom de Sganarelle, et en témoigna hautement son ressentiment. Il voulait l'attaquer; mais un ami obligeant s'efforça de lui faire entendre qu'il n'y avait rien de commun entre lui et un mari dont les affronts n'étaient qu'imaginaires; et, soit qu'il sentît toute la justesse de cette réflexion, soit plutôt qu'il désespérât de mettre les rieurs de son côté, il prit le parti de garder le silence et de ne pas retourner voir la pièce.

Le second titre de cette comédie, celui qu'on lui donnait et qu'on lui donne encore le plus ordinairement, nous paraît aujourd'hui d'une licence intolérable; mais ce mot qui nous choque si fort, ce mot qu'on ne trouve plus que dans le vocabulaire du bas peuple, le mot cocu enfin, puisqu'il faut le prononcer, était autrefois employé par

1. Bussy-Rabutin, Mémoires, t. I, p. 336.-Anquetil, Louis XIV, sa cour et le Regent, tom. I, p. 30 et suiv.

1660. les gens de la meilleure compagnie. La corres

pondance charmante d'une femme dont Bussy lui-
même n'a jamais cherché à attaquer les mæurs (45),
de madame de Sévigné, pous l'offre mainte et
mainte fois, même dans les lettres adressées à sa
fille. On le rencontre non moins souvent encore
dans un monument historique du même temps,
les Mémoires du cardinal de Retz. Nous devons
citer surtout pour donner une juste idée de l'in-
nocence, nous allions dire du crédit de cette ex-
pression dans le grand siècle, une réponse d'une
dame Loiseau, bourgeoise riche, et renommée
pour la vivacité de ses saillies. Le Roi, l'apercevant
un jour à son cercle, et voulant mettre ce talent
à l'épreuve, dit à la duchesse de *** de l'attaquer.

Quel est l'oiseau le plus sujet à être cocu? lui demanda aussitôt la duchesse. C'est un duc, Madame, répondit la spirituelle interlocutrice; et l'on ne dit pas que la demande, qui passerait aujourd'hui pour licencieuse dans la bouche d'une femme, ait en aucune façon choqué la cour et le Roi, et les ait empêchés d'applaudir à la repartie '.

Molière eut recours, dans cette même année, à la bonté du monarque qui, par un ainour-propre bien entendu, protégeait avec empressement toutes les gloires de son royaume; qui, s'entou

1. Menagiana, édit. de 1715, t. II, p. 79.

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rant de tous les lauriers, de toutes les palunes, 1660. en faisait, selon l'expression d'un de nos écrivains, des fleurons, de sa couronne, et semblait se dire du moins avec un noble orgueil : L'État, c'est moi. La salle du Petit-Bourbon, où la troupe de Molière donnait ses représentations, fut abattue vers la fin d'octobre, pour faire place à la colonnade du Louvre; admirable chefd'ouvre dont l'auteur, Charles Perrault, eut, pendant quelque temps, la crainte de voir préférer à son plan celui du cavalier Bernin, non moins mauvais architecte qu'excellent courtisan. Louis XIV accorda à Molière la salle du PalaisRoyal”. Richelieu l'avait fait bâtir pour la représentation de Miramne, tragédie jouée en 1639, sous le noin de Desmarets, dans laquelle il avait composé plus de cinq cents vers, et dont la mise en scène lui coûta , selon Gui-Patin, cent mille écus, trois cent mille selon d'autres contemporains; selon tous, sa réputation de bel- esprit. C'est cette même salle qui, consacrée, après la mort de Molière, à la représentation des tragédies lyriques, appelées depuis opéra, fut dé

1. Théâtre Français, Ite livraison; Notice sur le Tartuffe, par M. Étienne.

2. Muse historique de Loret, du 30 octobre 1660.-Voltaire, Vie de Molière, 1739, p. 17. Histoire du Théâtre français, t. VIII, p. 239.

OEuvres de Molière , avec les remarques de Bret, 1773, t. II, p. 107.

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