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monter une tragédie qui pùt faire valoir le talent 1663. de ses acteurs; mais, n'ayant aucune pièce reçue, il

songea à Racine qui, l'année précédente, lui avait apporté son Théagène et Chariclée. Il l'engagea à traiter le sujet de la Thébaïde pour lequel Molière eut toujours, comme nous l'avons déjà vu, une prédilection souvent malheureuse'. Le jeune poète se mit à l'ouvrage. La GrangeChancel raconte avoir entendu des amis de Ra. cine assurer que, pressé par le temps, il emprunta, sans presque y rien changer, deux récits à l’Antigone de Rotrou '. D'autres écrivains ont dit qu'il ne s'était permis cet emprunt que pour ne pas avoir l'air de lutter avec celui

que

Corneille appelait son maître, et de refaire ce qui était alors réputé inimitable . Mais, ce qui paraît constant, c'est que Molière, peu satisfait du parti qu'avait pris Racine, l'encouragea à avoir confiance en ses propres forces, et le détermina à ne rien devoir qu'à lui-même : la pièce, jouée en 1664 et imprimée peu après, n'offrait plus de témoignage de cette ressemblance répréhensible (12),

1. Racine dit en effet, dans la Préfice de sa Thebaïde, que ce sujet lui fut proposé.

2. Préface des OEuvres de La Grange-Chancel, p. 38.-Histoire du Théâtre frança's, tom. IX, p. 305, „note.

3. OEuvres de J. Racine, Lefèvre, 1820, t.1., p. xxij, note.

1663.

Le Roi ayant créé, en 1663, des pensions pour un certain nombre d'hommes de lettres, n'oublia point Molière dans cet acte de munificence. Dans la liste que l'on dressa des élus, on fit suivre chaque nom d'une note où était apprécié le talent de l'auteur pensionné. Ces notes et la bizarre répartition des sommes font de cette pièce un renseignement curieux pour l'histoire littéraire. La postérité n'a pas ratifié l'égalité que le surintendant des finances établissait entre l'abbé de Pure et Molière, et l'immense supériorité qu'il accordait à Mézeray, à Menage, à Benserade, à Chapelain, à Cassagne et à l'abbé Cottin, sur l'auteur de l'École des Femmes, de l'École des Maris, et des Précieuses (15). Celui-ci adressa au Roi un remercîment en vers pleins de mouvement et de comique qui prouve qu'il savait animer les moindres jeux de son imagination.

Vers la fin de cette même année, il se trouva en butte à des calomnies dont une réputation moins bien établie que la sienne n'eût peut-être triomphé qu'avec peine. Montfleuri, dont nous avons rapporté les débats avec lui, n'était que faiblement consolé de son injure. Il voyait bien que la pièce de son fils était mauvaise ; aussi regardait-il, avec assez de raison, sa vengeance comme incomplète. Malheureusement pour sa cause comme pour sa gloire, il crut que la meil

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leure réponse qu'il pût faire à son antagoniste 1663. était de prendre contre lui le rôle infâme de calomniateur : il presenta au Roi une requête dans laquelle il l'accusait d'avoir épousé sa propre

fille (14)

Cette horrible accusation se fondait en partie sur ce que quelques personnes s'étaient persuadé alors (et tout le monde le croyait encore naguère ) qu’Armande Béjart, feinme de Molière, était fille de Madeleine Béjart. On pensait que c'était elle qui avait été baptisée, le 11 juillet 1638, comme étant née du commerce illégitime du comte de Modène avec mademoiselle Béjart l'aînée. Mais Montfleuri ne manqua pas d'affirmer que cet enfant, dont le comte de Modène avait bien voulu se reconnaître le père, n'était qu’un fruit secret des liaisons de Molière avec Madeleine Béjart. Aujourd'hui que, grâces à des recherches nouvelles, nous possédons l'acte de mariage de celui-ci d'où il résulte clairement que sa femme est sæur et non pas fille de Madeleine Béjart”, la fausseté de l'accusation de Montfleuri devient évidente; mais nous croyons pouvoir assurer que, du temps de Molière, elle dut le paraître tout autant, non-seulement à ceux qui avaient été à même d'apprécier son caractère ,

1. Voir cet acte, note 2 du livre II.

1663. mais encore à ceux qui, ne le connaissant pas ,

n'étaient pas disposés à se contenter de vagues probabilités : la fille de Madeleine Béjart avait été baptisée sous le seul nom de Françoise', et mademoiselle Molière se nommait Armande-Grésinde-Claire-Élisabeth; la fille de Madeleine Béjart était née en 1638, et mademoiselle Molière ne vit le jour qu'en 1645, ainsi que le prouve son acte de décès (15); enfin Molière, comme nous l'avons démontré, ne connut mademoiselle Béjart l'aînée qu'à la fin de 1645, c'est-à-dire plus de sept ans après la naissance de sa fille (16). Néanmoins, les ennemis de notre auteur et ceux de sa femme n'eurent pas honte de renouveler cette calomnie. En 1676, trois ans après la mort de cet écrivain dont le génie immortel offusquait toujours leur basse envie, dans un mémoire imprimé à l'occasion d'un procés que Lulli eut à soutenir et dans lequel mademoiselle Molière avait été entendue comme témoin, on osa la traiter d'orpheline de son mari, de veuve de son père.

Les nobles cours croient difficilement au crime; aussi Louis XIV, qui estimait Molière autant qu'il méprisait ses délateurs, sembla-t-il lui témoigner

1664.

P. 13.

1. Dissertation sur Molière, par M. Beffara,
2. OEuvres de Molière, avec les remarques de Bret, 1775, t. I,

pag. 78.

plus d'intérêt encore en le voyant exposé aux 1664. lâches attaques de l'intrigue et de l'envie. La requête de Montfleuri avait été présentée vers la fin de 1663, et le 28 février suivant la duchesse d'Orléans et le Roi firent à l'accusé l'insigne honneur de tenir son premier enfant sur les fonts de baptême' (17). Le rapprochement de ces dates n'est

pas moins glorieux pour le protégé que pour l'illustre protecteur; l'histoire redira à jamais avec quel noble empressement le monarque secoua, en faveur d'un comédien, le joug jusqu'alors inviolable du préjugé et de l'étiquette. Il fallait un Louis XIV pour que la France pût s'enorgueillir d'un Molière.

Ce roi, qui savait si bien confondre les ennemis de notre premier comique, n'avait pas moins à faire pour le venger de ses propres courtisans. Ne voyant dans l'homme de génie qu’un histrion, ils voulaient lui faire essuyer leurs mépris. On connaît le mot plein d'adresse et de bon sens de Belloc, poète agréable de salons, qui, entendant un des autres valets-de-chambre de service refuser de faire le lit du Roi avec Molière , dit à ce dernier : «Monsieur « de Molière, voulez-vous bien que j'aie l'honneur « de faire le lit du Roi avec vous ’?» On verra par

1. Dissertation sur Molière, par M. Beffara, p. 14.

2. Bret, Supplément à la Vie de Molière , édit. de 1973, t. I, p. 75. Esprit de Molière, t. I, p. 43.

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