Images de page
PDF
ePub

notre premier comique que son ami veuille bien 1664. remarquer. Nous pèserons plus tard les accusations du critique de Nicolas, comme l'appelait Voltaire; mais ce que nous voulons attaquer ici c'est une tradition aussi ridicule qu’invraisemblable. Un des premiers commentateurs de Boileau, de Saint-Marc, a dit qu'à ces vers,

.... Un esprit sublime en vain veut s'élever
A ce degré parfait qu'il tâche de trouver;
Et toujours mécontent de ce qu'il vient de faire,
Il plaît à tout le monde et ne saurait se plaire,

Molière s'était écrié en interrompant son ami qui lui lisait sa satire : « Voilà la plus belle vérité que » vous ayez jamais dite. Je ne suis pas du nombre » de ces esprits sublimes dont vous parlez ; mais » tel que je suis, je n'ai rien fait en ma vie dont »je sois véritablement content. » Un mot nous suffira

pour combattre cette anecdote, qui traîne dans tous les ana et qu'on aurait dû y laisser. Si Molière , s'appliquant de son chef ce que Boileau disait en général des grands talens, eût tenu un semblable discours, il eût réfuté lui-même ces éloges donnés à la modestie des hommes de génie.

Les faveurs royales dont Molière était comblé, les nobles succès qu'il obtenait chaque jour, l'agitation continuelle que lui causaient et les soins

1664. de sa direction et les attaques de ses ennemis, rien

enfin ne lui fit oublier qu'il est des malheureux à secourir. Sa vigilante bienfaisance assura l'existence de plus d'un infortuné, et c'est à un de ces actes de sa générosité que l'art dramatique doit un homme qui, sans ses secours et sans ses leçons, n'eût probablement jamais été à même de faire valoir les dons heureux que la nature lui avait prodigués. Nous voulons parler du comédien Baron, qui depuis s'est justement acquis au théâtre une réputation non moins brillante et plus durable que celle que ses exploits amoureux lui ont assurée dans la chronique du temps.

Un organiste de Troyes, nommé Raisin, cherchant les moyens de gagner un peu d'argent et de soutenir sa nombreuse famille, fit faire un clavecin plus grand que les clavecins ordinaires, qui paraissait aller tout seul. Il jouait l'air que Raisin indiquait, et s'arrêtait dès qu'il le lui ordonnait. Tout Paris courut voir cette merveille, et Louis XIV, lui-même, curieux de connaître ce prodige dont il avait tant de fois entendu parler, le fit venir à Saint-Germain. La Reine assista à ces exercices, mais cette machine étonnante lui causa une surprise mêlée d'effroi. Le Roi, pour détruire cette impression, ordonna qu'on l'ouvrît sur-le-champ, et l'on en vit sortir un jeune enfant, fils de Raisin, qui commençait à se trouver

fort mal de la privation d'air, et de la longueur 1664. du concert.

Raisin essaya d'attirer la foule par d'autres divertissemens; mais ses représentations avaient perdu leur principal attrait; elles cessèrent bientôt d'être suivies. Il eut recours aux bontés de Louis XIV, auquel il exposa tout le tort que lui causait la divulgation de son secret. Le Roi, touché de sa position , lui permit d'établir à Paris une troupe d'enfans' (21).

Le jeune Baron y fut enrôlé à peu près à l'époque où cette troupe commençait à fixer l'attention de la capitale (22). Raisin étant mort, sa veuve, à laquelle ses moyens ne permettaient pas de soutenir cette entreprise, s'adressa à Molière, qui consentit à lui prêter pour quelques représentations la salle du Palais-Royal. C'est là qu'il vit le jeune Baron. Juste appréciateur de ses heureuses dispositions, il le prit avec lui, et apporta à son éducation les soins du père le plus tendre. Non content de lui donner lui-même les leçons de cet art dans lequel Baron excella depuis, il chercha encore à former son jeune ceur à la vertu, par une sage direction et par de bons exemples. Unjour son élève le prévint qu'un comédien nommé Mondorge, que Molière avait connu en province, se trouvant

1. Grimarest, p. 81 et suiv.

[ocr errors]

1664. sans ressource, hors d'état de rejoindre sa troupe,

venait implorer sa bienfaisance. Molière demanda à Baron ce qu'il fallait lui donner. « Quatre pistoles. Donnez-lui quatre pistoles pour moi; mais en voilà vingt autres que je lui don» nerai pour vous; car je veux qu'il sache que

c'est » à vous qu'il a l'obligation du service que je lui » rends. » Il lui fit également remettre un trèsbel habit de théâtre. Mais ce qui rehaussa probablement encore le prix de ces dons aux yeux

du pauvre Mondorge, ce fut le bon accueil qu'il reçut de son ancien camarade (23). Voltaire, M. Petitot et d'autres biographes de Molière, en omettant dans le récit de cette bonne action cette dernière particularité, lui ont gratuitement prêté l'inabordable fierté d'un grand seigneur qui charge ses gens de distribuer ses aumônes et fait faire antichambre à ses amis.

La pratique de la charité était habituelle chez lui. Un jour il montait en fiacre avec le musicien Charpentier pour revenir de la campagne à Paris. Au moment où le cocher fouettait les chevaux, Molière jeta une pièce de monnaie à un pauvre qui lui demandait l'aumône. Bientôt après il s'aperçut que le mendiant suivait en courant la voiture et fai

1. Grimarest, p. 94 et suiv.-Ibidem , p. 120 et suiv. - moires sur la vie et les ouvrages de Molière, p. lix.

[ocr errors]

sait tous ses efforts pour la rejoindre. Il ordonna au 1664. cocher d'arrêter. « Monsieur, lui dit le pauvre, » vous n'aviez probablement pas dessein de me » donner un louis d'or. Je viens vous le rendre.

Tiens, mon ami, dit Molière, en voilà un » autre, » Puis il s'écria : « Où la vertu va-t-elle se nicher?! » Le trait peint son cæur, l’exclamation son génie.

Nous l'avons déjà vu acquitter par le Mariage forcé une partié de la dette que les bienfaits du Roi lui avaient fait contracter. C'est encore dans ce but qu'il composa la Princesse d'Élide ; mais si elle diminua ses obligations, elle ne contribua point à augmenter sa gloire. Écrite en peu de jours el versifiée seulement en partie, cette pièce concourut à l'éclat d'une journée des fêtes données à Versailles au mois de mai 1664 par le Roi à la Reine et à la Reine-mère, selon l'histoire, à mademoiselle de la Vallière, selon la chronique, fêtes auxquelles Louis sut imprimer, comme à la plupart de ses faiblesses, le cachet de sa grandeur. « Quoique cette comédie ne soit pas une

des meilleures de Molière , a dit l'historien du » Siècle de Louis XIV, elle fut un des plus agréa» bles ornemens de ces jeux, par une infinité » d'allégories fines sur les meurs du temps, et

1. Carpenteriana.- Voltaire, Vie de Molière, 1739, p. 27.

« PrécédentContinuer »