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de sa Religion, d'autant que le grand apôtre mêlait l'action à la parole, et
que la vertu de Dieu faisait en lui ce qu'il disait :

«Le Christ m'a envoyé pour évangéliser d'une parole dépourvue de
toute sagesse humaine, afin que la vertu de la croix n'y perde rien.
> Car Dieu a choisi les choses folles de ce monde pour confondre les
sages, et les choses faibles pour confondre les fortes.

o Il a élu les choses viles de ce monde et les méprisées, et celles qui ne o sont point, afin d'abolir celles qui sont.

» Et moi, mes frères, quand je suis venu à vous, je n'y suis point venu » avec la pompe de la rhétorique humaine ou de la philosophie.

> Car je ne me suis rien estimé savoir, sinon Jésus-Christ, et encore crucifié.

» Afin que votre foi ne soit point fondée sur la sagesse des hommes, mais o sur la force de Dieu.

+ Nous prêchons néanmoins la sagesse aux parfaits, mais une sagesse > cachée, et que nul des princes de ce monde n'a connue; car, s'ils l'eussent connue, jamais ils n'eussent crucifié le Roi de gloire. » L'homme animal n'est point capable des choses qui sont de l'esprit de Dieu : elles lui sont folie, et il ne les peut comprendre, parce que c'est » par une lumière spirituelle qu'on en doit juger.

Et moi, mes frères, je n'ai pu même vous parler encore comme à des o hommes spirituels, mais charnels, et comme à des petits enfants dans le » Christ.

> Je vous ai donné du lait à boire, non point encore de la viande à man> ger, parce que vous ne la pouviez porter; à cette heure même vous en » êtes incapables, étant encore charnels.

Mais l'ouvrage paraitra enfin, et le jour du Seigneur fera voir quel » il est...

> Car la sagesse de ce monde est une folie devant Dieu, et il est écrit : o Je prendrai les sages dans leur finesse (1). »

Maintenant que l'ouvrage a paru, que la sagesse de ce monde a été prise par la folie de la croix, que l'esprit humain a grandi sous l'influence de la véritable sagesse cachée dans cette folie apparente, il n'est plus permis de l'appeler encore de ce dernier nom. Devenus hommes en Jésus-Christ, le lait des petits enfants doit faire place pour nous à cette viande solide des esprits, que saint Paul refusait aux premiers chrétiens; et la foi peut donner accès à la raison dans ce grand mystère de la Rédemption, à qui la raison doit toutes ses conquêtes.

C'est ce qui va devenir l'objet d'une double étude : la première sur les enseignements du dogme de la Rédemption, la seconde sur ses applications.

Ce chapitre est consacré à la première.
Tout le christianisme est dans le dogme de la Rédemption.

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(1) Epist. ad Corinth., 1, cap. 1 et u.

Pour rendre cette proposition sensible, qu'on nous permette de la revêtir d'une comparaison vulgaire.

S'attacher à la morale évangélique seule, en admirer la pureté, la sublimité, la fécondité, c'est considérer uniquement le cadran d'une montre, la juste distribution des heures qui y sont marquées, et l'utile fonction des aiguilles qui nous en distribuent la connaissance relative à la vérité de la marche du temps et à nos besoins. Passer de la morale à la considération des dogmes les plus immédiats, les plus naturels, les plus universels : l'existence de Dieu, la spiritualité de l'âme, son immortalité, un jugement à venir, et un état de châtiment ou de récompense, c'est ouvrir celle montre et en examiner les rouages divers, qui par leur engrènement et leur jeu, portent à l'extérieur le mouvement combiné dont nous avons admiré l'utile résultat sur le cadran. Mais tout cela n'est que résultat ou véhicule, tout cela tient et provient d'un principe moteur, inspirateur, d'où part et où revient le mouvement pour en repartir encore, et qui est comme le ressort dans le système mécanique que nous venons de supposer : or, ce principe, dans le christianisme, qui en est la voie, la vérité, et la vie? C'est Jésus-Christ crucifié.

Entrons dans l'explication de cette belle vérité. Nous allons descendre ici dans le cœur du christianisme; nous sommes au centre de tout notre ouvrage.

La fin de l'homme est d'obéir à la Raison, de se conformer, par l'exercice de toutes ses facultés, à la loi de justice et de vérité, de se rapprocher enfin de plus en plus de la perfection souveraine et infinie, dont la conception est la lumière universelle des esprits.

Toutes choses qui reviennent à dire, ainsi que nous l'avons expliqué plusieurs fois, d'après les philosophes païens eux-mêmes, et notamment d'après Cicéron, que l'homme est fait pour Dieu, lequel est celle Raison, celte Justice, celle Vérité, cette Perfection souveraine dont nous venons de parler.

Ce premier point doit donc être tenu pour constant; nous nous en référons au surplus aux développements que nous lui avons déjà donnés ailleurs (1).

Un second point non moins établi, c'est que, par une révolution originelle, les rapports de l'homme avec la Raison divine ont été rompus, ou du moins considérablement relâchés; la lumière intellectuelle et morale s'est obscurcie, l'image de Dieu s'est défigurée en nous, le désordre a prévalu, et l'homme n'a plus été qu'une AME EN RUINE, pour nous servir encore des expressions de Cicéron.

Dans cette situation, on conçoit déjà la nécessité pour l'homme d'une nouvelle manifestation du caractère de Dieu, adaptée à son infirmité, pour le relever jusqu'au type d'où il était déchu.

(1) Au chapitre de la Religion naturelle, page 96 du tome premier et à la conclusion de la 1re partie, page 372.

Privé, par suite de cette déchéance, de la vue de ce type qui est la Raison même, chacun s'en était fait un à sa guise; et l'empire de la vérité n'était plus qu'une anarchie de raisons individuelles, qui disputaient entre elles d'erreurs et d'égarements.

La Religion véritable devait donc se proposer, pour objet capital, de ramener toutes ces raisons à La Raison, à Dieu; et, pour cela, de leur représenter l'original lui-même sous les traits les plus propres à les pénétrer de la profondeur de leur égarement.

Le christianisme, par sa morale, s'engageait surtout, sous peine d'inconséquence, à nous donner cette révélation.

Toute cetle morale repose, en effet, sur l'amour de Dieu, sur un amour absolu qui embrase tout notre cæur, et qui soit ressenti avec une vivacité qui domine toutes nos autres affections.

Il était dès lors nécessaire que la connaissance de Dieu nous fût donnée dans une proportion égale à l'obligation de cet amour.

Comment est-il possible, en effet, d'aimer ainsi Dieu sans le connaitre, et sans le connaître dans toutes les qualités qui le rendent souverainement aimable, selon toutes les conditions et dans toute la mesure qui peuvent lui plaire? L'amour se nourrit de la connaissance de l'objet aimé, de sa fréquentation, de la contemplation de ses qualités, de leur reproduction en nous; et c'est là, en effet, toute la Religion, qu'on pourrait défioir : La manifestation du caractère de Dieu à l'homme, afin que l'homme ș conforme le sien, et entre en partage des perfections et de la félicité de son auteur.

Cela posé, je dis que le christianisme, dans le dogme capital de la Rédemption du genre humain par la mort de Jésus-Christ sur la croix, présente le mécanisme moral le plus admirablement adapté à l'intelligence et au cæur de l'homme, pour lui faire connaître le caractère de Dieu, et produire en lui cette conformité à ce caractère, qui est la loi de sa nature et la fin de sa destinée:

Pour mieux entrer dans cette conclusion, faisons-la précéder encore de nouveaux éclaircissements.

Dans l'état naturel des choses (dont nous ne pouvons parfaitement bien juger qu'en nous reportant avant le christianisme qui l'a profondément modifié), Dieu ne se révèle à l'homme que par la conscience au dedans, Je spectacle de la création au dehors, et enfin par la révélation primitive, écrite ou traditionnelle.

Manifestations bien faibles pour l'élévation du but qu'elles devaient atteindre!

Par la conscience, en effet, Dieu ne nous apparait que d'une manière vague, voilée, fugitive, et qui s'évanouit à chaque instant dans les impressions que les objets extérieurs et sensibles font sur nous. Sans doute, avant l'éveil des sens, la conscience parle haut, et ses premiers accents vibrent aux oreilles de l'innocence; mais bientôt la grande voix des passions s'élève, la couvre, l'étouffe, la disperse, et finit même souvent par la rendre complice de leurs séductions. Nous considérons notre conscience comme une partie de nous-mêmes, comme un de nos organes en quelque sorte dont, après tout, nous pouvons disposer au prix des conséquences, quelles qu'elles soient, qui pourront en résulter, et que nous nous dissimulons toujours. Bientôt elle finit par descendre tout à fait au niveau de nos penchants, par en recevoir toutes les empreintes, et n'être plus qu'un code de morale formulé sur nos intérêts et nos travers. Dans tous les cas, et chez les plus parfaits, elle ne se fait sentir que par le sentiment du devoir; et franchement ce qu'on appelle le devoir est bien abstrait, bien insaisissable, pour un cæur aussi ardent, aussi passionné que le cœur de l'homme, si c'est autre chose que l'orgueil de son propre mérite et l'amour de sa tranquillité.

La seconde manifestation du caractère de Dieu, par la création, est encore bien insuffisante et bien inféconde. Dans le calme absolu du cậur, un esprit élevé pourra se livrer à la contemplation de l'univers, et à cette impression d'ordre et d'harmonie qui en résulte; abstraire l'idée d'un être souverain qui l'a formé, d'une puissance, d'une sagesse, d'une bonté qui y président, et puiser dans ces idées des sentiments de reconnaissance, d'adoration et d'amour : cela est vrai; aussi saint Paul avait raison de dire que les philosophes païens étaient inexcusables de ne pas avoir entendu la voix de la création.

Mais si nous consultons l'expérience, nous ne pourrons nous dissimuler que ces sentiments composent plutôt une flatteuse émotion que l'habitude vient émousser bientôt, que des éléments pratiques de raison et de vertu qu'on peut porter partout avec soi, comme des armes, dans la bruyante mêlée des passions. Tout cela ne dit pas au cœur de l'homme précisément et constamment à quel point Dieu réclame notre hommage et notre amour, à quel point il est saint, il est juste, il est bon; à quel point il veut que nous le soyons, et par quel moyen nous pouvons le devenir. Tout cela surtout ne parvient pas à l'intelligence et aux sens de la généralité des hommes, et suppose plutôt l'exemption des passions que leur direction, et un quiétisme moral, sans résultat, qu’une activité féconde de nos facultés vers nos devoirs. Et puis, combien l'esprit humain glisse-t-il facilement ou dans l'idolâtrie des forces de la nature, aux temps d'imagination et d'ignorance, ou dans l'athéisme systématique, aux temps d'analyse et d'abstraction? De sorte que la nature même nous détourne en un sens de son auteur, et que, comme le disait saint Paul à l'aréopage, ce n'est que fortuitement et à tâtons que nous venons à le rencontrer.

Enfin la troisième manifestation de Dieu par la révélation primitive, écrite ou traditionnelle, avait été altérée par tout l'univers, ainsi que nous l'avons vu au chapitre de la Nécessité d'une seconde révélation, et ce n'était plus que comme une voix lointaine et insaisissable qu'elle parvenait à l'oreille de quelques sages qui n'osaient la répéter. Le peuple juif, il est vrai, avait conservé la vérité capitale de l'unité de Dieu; mais cette vérité était implicite et inféconde; gravée sur des tables de pierre plutôt que dans les cours, elle constituait un dépôt infructueux, un testament non ouvert. C'était la lettre morte; il fallait l'esprit, il fallait l'action et la vie.

Ainsi, les trois manifestations naturelles de la Divinité : la conscience, la création, la révélation primitive, n'avaient pu tout au plus qu'enrayer et ralentir la chute de l'humanité, mais elles n'avaient pu l'empêcher, et pouvaient encore moins la réparer.

De là le spectacle que présentait le monde lors de l'apparition du christianisme : Dieu inconnu à l'homme, et par suite l'homme inconnu à luimême; le renversement de l'ordre religieux, moral et social. Le caractère divin, loin d'être le modèle sur lequel le caractère de l'homme venait se réformer, soumis lui-même à recevoir des passions humaines les traits les plus difformes, réfléchissait les vices qu'il aurait dù confondre. Semblable au navigateur qui ne peut plus lire sa marche dans les cieux voilés par la tempête, et qui est suspendu comme entre deus océans qui semblent chercher à se confondre pour l'engloutir, l'homme flottait au hasard, enveloppé de toute part des ténèbres de l'ignorance et de la corruption : tantôt se donnant la supériorité sur Dieu, tantôt se plaçant systématiquement au-dessous de la bète; confondant le bien et le mal, et ne sachant comment et à quel degré les différencier, faute d'un principe immuable qui lui servit à les mesurer; se méprenant au point d'honorer les vices comme les vertus, et d'ignorer jusqu'au nom des premières verlus qui brillent en tête de la vraie morale; considérant comme droit naturel et social les excès et les abus les plus contraires à la nature et à l'humanité. Voilà où la perte de la connaissance de Dieu avait amené le monde.

Cette grande vérité a été proclamée avant nous par un poëte païen : L'IGNORANCE DE LA NATURE DIVINE, telle est la source qu'il assigne à tous les crimes et les maux qui désolaient la misérable humanité :

Heu! primæ scelerum causæ mortalibus ægris
NATURAM NESCIRE DEUM (1).

Le christianisme a pris l'humanité dans cet état, état bien digne qu'un Dieu, auteur de tout ordre et père de la raison humaine, vînt à son secours. Si le christianisme est réellement l'œuvre de ce Dieu venu au secours de l'humanité, il a dû, pour la régénérer, lui redonner la connaissance perdue du caractère divin, type du caractère de l'homme, et il a dù le faire de manière à imprimer fortement, visiblement, la connaissance du mal et du remède : il a dû frapper un grand coup qui fit éclater tout à la fois ce qu'était Dieu, loi primitive de l'homme, ce qu'était devenu l'homme emporté loin de celle loi, et qui nous inspirât les motifs les plus forts de revenir de cet égarement. (1) Siu. Italicus, Bell. punicum, 16.

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