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(Je cherchais mon bélier égaré dans ces champs, Tandis que je plaçais mes myrtes loin des vents.) « Venez, me dit Daphnis, j'ai vu dans cette route « Un bélier vagabond, que vous cherchez, sans doute; « Soyez moins inquiet, il suivra les troupeaux « Que le soir va conduire aux sources de ces eaux: « Partagez avec nous, sur ces rives fécondes, « Le plaisir d'un concert et la fraicheur des ondes. « Ce beau fleuve, en baignant ce bocage secret, « Coule plus lentement, et s'éloigne à regret; “A nos yeux enchantés son crystal représente « D'un ciel riant et pur la peinture flottante: « Là le bruit de l'abeille errante sur les fleurs « Joint aux chants des oiseaux des sons doux et flat

«teurs. »
Il dit. De tant d'attraits pouvais-je me défendre ?
D'autres soins m'appelaient; mais il fallut me rendre.
Déjà l'heure approchait de fermer mon bercail;
En faveur des bergers je remis ce travail.
Soumis aux doctes lois des muses pastorales,
Tour-à-tour ils formaient des cadences égales;
Dans ses chansons Tyrcis parut trop plein d'aigreur;
Le chant de Corydon avait plus de douceur.

CORYDON.
Vous qui formez Codrus, déités d'Hippocrène,

Formez aussi mon goût aux plus aimables vers;
Je suspends pour toujours ma flûte à ce vieux frêne,
S'il ne m'est point donné d'égaler ses beaux airs.

TYRCIS.
Vous, dont l’art aux beaux vers donne l'ame et la vie,
D'un lierre immortel, muse, parez mon front;
Que le pâle Codrus en expire d'envie;
Que pour lui mes honneurs soient un mortel affront.

CORYDON.
Déesse des chasseurs, agréez mon hommage,
D'un cerf sur votre autel j'ai suspendu le bois;
D'un porphyre brillant j'ornerai votre image,
Si Phébus votre frère anime mon hautbois.

TYRCIS.
Tous les ans d'un lait pur une coupe t'est due,
Priape; c'est assez pour un dieu tel que toi :
Si mon troupeau s'accroît, j'ornerai ta statue,
Et dans tous nos jardins nous chérirons ta loi.

CORYDON.
Charmante Galatée, aimable Néréide,
Toi dont le plus beau cygne envirait la blancheur,
Si tu m'aimes encor, quitte ta grotte humide,
Et du soir avec moi viens goûter la fraîcheur.

TYRCIS. Nymphe que je chéris, que ton cæur me dédaigne,

Qu'il rejette mes soins, mes væux et mes présents, Fuis-moi comme l'on fuit les poisons de Sardaigne, Si les jours loin de loi ne me semblent des ans.

CORYDON. Le printemps est fini: les troupeaux aux lieux sombres Déjà cherchent à fuir les premières chaleurs; Hêtres, couvrez le mien de vos plus fraîches ombres; Ruisseaux, changez pour lui vos bords en lits de fleurs.

TYRGIS. Quand l'hiver revenu nous chasse des bruyères, Mon foyer me défend du souffle des autans; Je le crains aussi peu qu'un loup craint des bergères, Et j'attends que Progné m'annonce le printemps.

CORYDON. Dans la saison des fruits tout rit en ces campagnes : Iphis est parmi nous, les jeux sont avec lui; Mais si ce beau berger sortait de nos montagnes, Fleurs, fontaines, ruisseaux, tout sècherait d'ennui.

TYRCIS. Tout languit dans nos champs quand Phyllis est ab

sente, L'herbe meurt, l’air moins pur nous voile le soleil; Dès que Phyllis revient, la terre est plus riante, Le soleil reparait dans un char plus vermeil..

CORYDON.
L'ormeau plaît au dieu Pan, le pampre au dieu d'au

tomne,
Le laurier à Phébus, et le myrte à Cypris:
Mais le vert coudrier pare mieux ma couronne;
Il plaît à ma bergère, il mérite le prix.

TYRCIS.
L'arbre chéri d'Alcide orne bien un rivage,
Le chêne une forêt, le tilleul un jardin :
Mais la jeune Phyllis les orne davantage
Quand elle y vient cueillir les présents du matin.

MÉLIBÉ E.
Des deux bergers rivaux telle fut la dispute;
Ils joignirent aux vers les accords de la flûte.
En vain le fier Tyrcis jugea son chant vainqueur;
Corydon enleva mon suffrage et mon cæur.

NOTES

Ce beau fleuve, en baignant ce bocage secret...

Le Mincio, rivière du Mantouan, aujourd'hui le Menzo.

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Poète illustre, ami et contemporain de Virgile. Ses ouvrages ne nous ont point été conservés.

Fuis-moi, comme l'on fuit les poisons de Sardaigne.

L'ile de Sardaigne portait une herbe fort singulière; ceux qui en avaient mangé mouraient en riant malgré eux. C'est de là qu'on appelle un ris forcé, ris sardonien.

L'arbre chéri d'Alcide orne bien un rivage.

Le peuplier. Hercule s'en couronna lorsqu'il descendit aux enfers.

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