Images de page
PDF

On ne fait point ici l'ordinaire étalage
Des services , des maux, des blessures, de l'âge

Du très-ruiné suppliant;
Ses titres les plus sûrs sont dans la bienfaisance
De ce génie heureux , ce ministre estimé,

Né pour faire aimer la puissance
Du monarque vainqueur dont il veut être aimé.
Quel bienfait briguons-nous ? quelle est notre espé-

rance?
Est-ce quelqu'un de ces objets
De fortune ou de confiance
Où se portent tous les projets .

Des vieux gendarmes de la France,
Et dont tant de majors d'éternelle présence

Composent leurs pesants placets ,
Et les ennuis de l'audience?
Non, ce n'est point en vérité
Un emploi de cette excellence

Qui par nous est sollicité;
C'est un poste (on l'avoue en toute humilité)

A qui personne ici ne pense,
Un vieux donjon, un roc, un antre inhabité,

Sans demandeurs, sans concurrence,
Sans arsenal, sans conséquence,
Sans canons, et sans vanité;

C'est la supériorité
D'une maigre communauté
D'invalides presque en enfance,
Qui montent la garde, je pense,

Beaucoup moins pour la sûreté
D'une place où la Paix, le Sommeil, le Silence,
Résident à couvert de toute hostilité,
Que pour épouvanter, par les sons lamentables
D'un tambour enroué de toute éternité, .
Les chats-huants voisins de ces lieux incroyables,

Ou pour bannir des vieux ormeaux,
Abri de leur gazette et de leur triste vie,

Les corneilles et les corbeaux
Qui pourraient quelque jour manger la compagnie,
Et se méprendre à l'air, à la mine flétrie

De ces cadavres de héros ;
Enfin, pour en parler avec plus d'évidence

Et non moins de prolixité,
C'est la très-mince lieutenance
D'un fort d'assez peu d'importance,

Qui ne sera jamais bloqué,
Mais dont le grenadier qui s'offre à sa défense
Rendrait bon compte un jour si, contre l'apparence,

Il pouvait se voir attaqué
Sur cette chétive éminence.

[graphic]

Encor voulons-nous moins que cette jouissance

Par ce mémoire présenté;
Ce n'est pour le moment qu'un titre sans séance,

Un bien qui n'aura d'existence,
D'actuelle réalité,

Que dans notre reconnaissance,
Jusqu'à l'instant qu'il plaise au maître souverain
De rappeler à lui l'ame du châtelain

Dont nous briguons la survivance.
Mais comme ce vieux paladin,

Quoique goutteux, octogénaire,
S'aime beaucoup dans ce bas hémisphère,

Et n'aima jamais son prochain;

Que sait-on ? hélas ! le vieux reître, Très-choyé, très-soigneux des restes de son être,

Éternel dans ses bastions,
Empaqueté, fourré, le nez sur ses tisons,

Entre son major et son prêtre,
Ses histoires de garnisons,
Et ses pipes, et ses marrons,
Hélas ! enterrera peut-être
Celui pour qui nous demandons.
Dieu lui fasse toute autre grace,
Si dans ce jour nous obtenons
Un coadjuteur de sa place!

Et quand il aura tout conté

Sur Hochstett et sur Ramillies,
Comment on eût mieux fait, ce qu'on eût emporté

De gloire, d'immortalité,
Et de moustaches ennemies,
S'il avait été consulté;
Quand il aura bien exalié

Les antiques chevaleries,
Des maréchaux défunts dépeint les effigies,

La perruque et l'austérité,
Bien rabaché, bien regretté

Ses campagnes et ses orgies,
Des siéges où peut-être il n'a jamais été,
Des belles dont sans doute il n'a jamais tâté;
Enfin quand le bon homme aura bien répété

Les ennuyeuses litanies
Du temps passé, seul temps par lui toujours vanté;
Après qu'il aura joint à cette kyrielle
Ce que dans sa baraque il compte faire un jour,
Ses projets assez longs pour la vie éternelle,
Les mémoires qu'il doit présenter à la cour,
Et qu'à son ordinaire il aura dit sans cesse:

« Ma courtine, mon tenaillon,
« Mon pont-levis, ma forteresse,
« Mon aumônier, ma garnison,

[graphic]

« Le roi mon maître, mon canon; » Tout cela dit et fait, et deux ans qu'on lui laisse,

Par bienséance ou par tendresse,
Dieu veuille rappeler dans l'éternel dortoir

Le peu d'esprit qu'il peut lui voir,
Et, moitié marmottant sa courte patenôtre,

Moitié sur sa goutte jurant,
Nous l'endorinir chrétiennement,
Et le clore hermétiquement

Pour son bonheur et pour le nôtre !
Si la rage du bruit et d'un frivole honneur,
Chimère des vivants, dans les demeures sombres
Tient aussi des vieux preux les sérieuses ombres,
Il peut être assuré que son cher successeur,
Plus jaloux qu'un parent d'orner ses funérailles,

Lui fera dresser de grand caur

Toute la pompe des batailles;
Que, pour mieux décorer son convoi, son tombeau,

On empruntera de la ville
Ce qui peut manquer au château ,
Prêtres , soldats, poudre, bedeau,
Et tout le funèbre ustensile;
Que vers son dernier domicile
Toutes les croix de Saint-Louis
Qui végètent dans le pays

« PrécédentContinuer »