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sans doute la plus intéressante de vos fastes, puisqu'elle est l'histoire de la vertu, et que la vertu, dans l'ordre du bonheur public , marche avant les talents.

Cette union qui, en assurant vos progrès, présageait toute votre gloire, attira plus particulièrement sur vous l'attention du souverain. Louis XIV aux noms sublimes de conquérant et de monarque voulut joindre le titre de votre protecteur. Et qui peut douter que le sentiment généreux de la confiance, et ce concours de forces et de clartés toujours réunies par l'amour de l'intérêt commun, n'aient heureusement contribué aux progrès particuliers de tant de grands hommes qui ont illustré le dernier règne et la nation, et porté à un si haut degré de splendeur l'éloquence et la poésie, ainsi que la pureté, l'énergie et l'élégance de la langue française, devenue par eux la langue de l'Europe? Différents dans leurs genres, mais placés dans la même carrière, rivaux sans division, concurrents dignes de s'estimer, simples et modestes, parce qu'ils étaient vraiment grands , les Corneille, les Bossuet, les Racine, les Fénélon, les La Fontaine, les Despréaux, les Fléchier, les La Bruyère, furent toujours les exemples de ce caractère d'éga

lité et d'union qu'ils vous ont transmis. Pourrais-je ne point leur associer dans cet éloge leur contemporain, leur ami , leur rival, que nous avons la douceur de voir ici, cet homme adoré de leur siècle et du nôtre, modèle comme enx d'une vie rendue constamment heureuse par la raison, les graces, et la vertu ; d'une vie qui ne peut être trop longue au gré de nos désirs et pour notre gloire ?

Que ces hommes divins , qui ont éclairé le siècle que je viens de louer en les nommant, servent plutôt à l'émulation qu'au découragement du notre, et que tous ceux qui cultivent les lettres apprennent, messieurs, par les exemples qu'ils ont reçus de vous, et qu'ils en recevront toujours, qu'il est dans tous les temps de nouveaux lauriers.

Pour nous élever au grand , dans quelque genre que ce soit, ne partons point de l'humiliant préjugé que nous sommes désormais réduits au seul partage d'imiter, et au faible mérite de ressembler : les progrès de la raison, des talents et du goût, loin de marquer les bornes de l'art aux yeux des ames supérieures, ne sont pour elles que de nouveaux degrés d'où elles osent s'élancer. Des astres ignorés, un nouveau monde inconnu à l'an

tiquité, n'auraient point été découverts dans les deux siècles qui précèdent le nôtre, si cette courageuse émulation n'avait tracé la route. Par quel asservissement désespérerions-nous de voir éclore de nouveaux prodiges de l'esprit humain, de nouveaux genres de beautés et de plaisirs, de nouvelles créations ? Le génie connaît-il des bornes ? attendrions-nous moins de son empire illimité que des combinaisons de la matière, qui, toute bornée qu'elle est par son essence, est si riche, si inépuisable dans les formes qui la varient successivement ? D'autres hommes ont vécu : nous qui les remplaçons, qui ne marchons que sur des ruines, ne voyons-nous pas le spectacle de l'univers toujours nouveau au milieu même des ruines qui le couvrent ? Les découvertes inespérées, les évènements les plus imprévus, les objets les plus frappants, sont-ils refusés à nos regards? De nos jours une ville entière du nouveau monde vient de disparaître dans la profondeur des mers, nulle trace ne laisse soupçonner qu'elle ait existé; une autre ville de notre hémisphère, cachée aux regards du soleil depuis dix-sept siècles, sort de son tombeau, revient à la lumière, nous offre ses monuments ; et, pour rappeler des traits plus intéressants, nos jours n'ont-ils pas vu l'heureuse expérience aller aux extrémités de la terre, interroger la nature, et dévoiler des mystères ignorés des autres siècles ? Si après une aussi longue durée de ce globe que nous habitons la nouveauté peut encore régner sur les êtres matériels, malgré leurs limites, quelle étendue, quelle supériorité de puissance n'a-t-elle pas encore sur les productions, l'essor et les succès de la raison et de l'esprit, surtout đans la carrière immense de cet art créateur qui sait franchir les barrières du monde ?

Les esprits frivoles et superficiels désavoueront mon espérance, les esprits faibles et timides ne s'élèveront pas jusqu'à elle; c'est au génie qu'appartient le droit d'accepter l'augure et l'honneur de le justifier.

Quelle époque plus favorable pour former cet heureux présage, qui m'est bien moins suggéré par le téméraire espoir de le remplir que par mon amour pour les arts, et par ceux qui m'écoutent, et le temps où je parle ? quelle plus vaste et plus brillante carrière pour l'histoire, l'éloquence , et la poésie, qu’un règne qui leur offre tant de gloire et de grandeur à immortaliser ?

Que pourrais-je ajouter, messieurs, à la force

et à la vérité des traits sous lesquels on vient de vous offrir l'image de votre auguste protecteur ? vous y avez admiré la valeur et la victoire unies à la modération et à l'amour de la paix; la royauté parée de tous les caractères qui font le père de la patrie; l'humanité enfin avec tous les titres du sage et de l'homme adoré. Après ce tableau si ressemblant, où ma faiblesse n'aurait pu s'élever, qu'il me soit seulement permis, pour l'honneur des beaux arts, de rappeler et d'éterniser ici les bienfaits dont le Sophocle de notre âge vient d'être honoré.

Puissent nos travaux immortaliser les sentiments d'admiration, de respect et d'amour dont nous sommes pénétrés pour notre monarque au guste! La postérité célèbrera comme nous ses vertus; et dans les siècles suivants tous ceux qui, dans un jour semblable, rendront ici comme moi leur premier hommage à l'Académie, en nommant ses protecteurs, s'arrêteront avec complaisance sur l'éloge d'un souverain qui n'aura jamais été loué que par la vérité.

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